Écrits
Hum, vous êtes encore là ? Bande de curieux. Ici, je poste les choses qui sont passées de mon Cerveau à un fichier Word, le tout en baignant dans un jus d'idées et de mots douteux. Rêves volés à l'oubli, délires entre amis, fics, il n'y pas d'ordre ni de chronologie. Ne me demandez rien, je n'en sais pas plus que vous.
Qui sommes-nous ?
"nous ne partirons pas
cette banquise neurasthénique porte l’espoir
des morts qui ne sont pas nés"
(Jacques Brault, "Patience")
Bulles Oniriques
Adoption
C'était une journée parfaitement ordinaire à [Confidentiel].
Tant le ciel était sombre, on se serait cru en pleine nuit. Depuis la fenêtre du salon, Hélène observait d'un œil circonspect deux rangées d'arbres apparues soudainement devant la maison familiale. L'allée végétale, composée de troncs noirs énormes, comme de tonneau goudronneux surmontés d'appendices atrophiés de branches nues, était particulièrement sinistre. Mais ce qui inquiétait le plus la jeune fille, c'était les mouvements suspects. Des choses vivaient dedans. De très gros oiseaux peut-être ?
Elle n'eut pas le temps de spéculer plus : la porte d'entrée claqua dans un tonnerre, l’étudiante manqua de s’assommer sous le coup de la surprise. Dans les battements encore erratiques de son cœur, ses yeux confus se posèrent sur la petite silhouette de l’envahisseur, qui s’avançait d’une attendrissante démarche de manchot : une enfant de trois ans calfeutrée dans un épais manteau de fourrure noire. La gamine la regarda, à travers ses boucles noires, son petit visage blanc en forme de poire perplexe. Une femme, sa mère visiblement, tout aussi empaquetée de noir et en tout point pareille, surgit également sur le perron. Manifestement furieuse.
Heureusement, les grands-parents C***, attirés par le raffut, avaient finis par se montrer, ce qui épargna à Hélène d'essuyer seule la colère de l'étrangère.
- Vous ! , éructa-t-elle, Prendre petite incapable ! En montrant du doigt sa progéniture avec une telle force qu'on aurait dit qu'elle allait l'enfoncer dans le sol.
Les C***, toutes générations confondues, étaient perdus.
- Vous la prendre !
Et elle fit demi-tour. Hélène, dans un éclair de réalisation glaçante, s'écria :
- Attendez, vous pouvez quand même pas partir ! Votre fille... !
La femme tourna sa tête de hibou, les yeux luisant de méchanceté.
- Si ! Fille indigne ! Ne fait pas ses tailles ! Les tailles ! Honte de la tribu !
Écœurée, la mère désignait les minuscules chaussures de l'enfant et les siennes, monuments de grandeur. La petite fille papillonnait des yeux ingénument devant ce déferlement de rancœur.
Les grands-parents se dandinaient, un peu gênés. Mimi essaya bien de bredouiller quelque chose sur la pertinence d'abandonner un enfant pour une obscure raison de pointure mais personne n'écoutait. La femme s'exgouffra en bourrasque, aspirée par l'extérieur comme un génie s'échappant de la boite, malgré le « Attendez ! » désespérée de l'étudiante.
Maudissant le manque de réaction de ses aînés, la jeune fille saisit la fillette et la porte d'entrée, mais de mère indigne, plus de traces. Dans les arbres noirs, plus rien ne bougeait. On ne déconne pas avec la Tribu. Dépitée mais résignée, Hélène entreprit de débarrasser la môme de son manteau en bougonnant.
« Bon bah, on dirait bien que tu vas devoir rester ici un moment... »
Cerveau
Cela faisait un moment qu'Hélène vaguait à ses occupations futiles.
Lesquelles consistaient à inverser le cours de l'eau afin de récupérer les pièces détachées de la poupée Barbie, qu'elle avait malencontreusement laissées tomber dans le trou de l'évier en tâchant de lui faire prendre un bain.
Le gouffre coupable rendait enfin, dans une sorte de bave d'agonie, les jambes et les mollets de la malheureuse personne en plastique lorsqu’ Hélène eut la brusque envie d'aller voir ailleurs.
Dans le salon l'attendait un désagréable surprise : installée à la table, une femme s'absorbait dans la lecture de quelques feuilles, qui, même de loin, exhibaient des hiéroglyphes françaises à faire fuir le plus endurci des pharmaciens. Armée d'un gros feutre noir, elle en repassait scrupuleusement certains passages pour réécrire par dessus ses boucles élégantes. A la voir, on aurait juré une prof corrigeant son lot de copies.
Mais Hélène reconnu au premier coup d’œil ses précieuses notes à propos d'un rêve qui méritait de rester dans les annales.
Alors, calme encore, comme le ciel de Pompéi avant l'instant de vérité, elle s'approcha et lui demanda d'une voix douce ce qu'elle faisait.
La femme se retourna, toute en grâce sainte. Son buste altier était sculpté dans une robe émeraude dont la longue traîne flottait gracieusement à ses pieds, telle la queue d'un oiseau du paradis. Son visage ressemblait de façon troublante à celui de la mère d'Hélène, tel qu'il aurait été si les avanies de l'existence ne l’avaient pas frappé. C'était un visage pur, sans rides ni tâches. Sa jeunesse sans âge avait quelque chose de surhumain. Ses longs cheveux bruns bouclés lui descendaient jusqu'à la taille.
Pour tout dire, cette femme semblait échappée d'un conte d'autrefois.
Elle ne fut pas le moins du monde gênée de trouver là Hélène.
- Oh ! Je lisais tes notes. Ce n'est pas mal écrit mais il y a de ces incohérences...
Elle désigna les passages incriminés, ceux qui avaient été soignés par sa vigilance. Hélène lut avec colère une version toute à fait différente du texte original.
- Mais c'est normal que ce soit incohérent ! C'est un rêve ! Idiote !
La pensée qu'elle allait perdre son rêve à cause de ce palimpseste lui fut insupportable. Perdant toute contenance, elle exigea de sa correctrice qu'elle vire sa merde et remette ses mots à elle, sinon... Mais la peste l'interrompait déjà, l'index pointé :
- Eh attends ! Tu dois savoir plusieurs choses : Primo, le réveil a sonné et tu ne l'as même pas entendu. Secundo, il faut absolument que tu te réveilles, j'ai faim, moi !
C'en fut trop. Avec une énergie sauvage, Hélène sauta au cou de la représentation symbolique de son Cerveau, bien décidée à lui reprendre son bien. Mais celle-ci avait eu le réflexe de se lever et le tenait hors de sa portée, profitant de l'injuste avantage des grandes sur les petites. Les deux folles criaient, s’insultaient, se tiraient les cheveux, se pinçaient les bras dans le plus grand désordre.
Hélène sentait les tentatives de son Cerveau pour la faire immerger de force dans le réel, comme une onde sonar frappant un dauphin, malgré lui réceptif au message.
Elle résista de son mieux mais le visage fantomatique d'une fillette encombra soudain sa vision : son sourire monstrueusement large et cruel acheva le faible contrôle qu'avait Hélène sur son corps.
Elle se réveilla avec un sursaut : le sourire n'était qu'une ombre sur le mur de sa chambre.
Elle consulta son portable. Il était 8h10. Le réveil était pour 8h50. Le Cerveau avait menti. Et elle avait gardé les notes.
Quelle saloperie.
La Grande Pharmacie
Un homme et son fils entraient dans la Grande Pharmacie.
La Grande Pharmacie, c'était plus qu'une pharmacie plus grande que d'habitude, c'était un véritable magasin de potions et remèdes magiques. La boutique ne payait pourtant pas de mine, avec ses murs de grès blanc et ses poutres en bois. Sous l'enseigne de la devanture, il était précisé, en guise de sous-titre : « Interdit aux ânes ».
Le père entra donc, accompagné de son petit garçon de dix ans, et salua la vendeuse, fraîche et accorte. Celle-ci, voulant faire partager les curiosités du catalogue, lui proposa une potion permettant de revêtir la forme de l'animal intérieur à celui qui l'ingérerait. Le client, se flattant probablement sur son propre animal intérieur (Qui sait ? Un aigle...) la but cul sec et en sentit immédiatement les effets : son visage s'allongea, son poil durcit, ses doigts se réunirent en sabots, une queue lui poussa au bas du dos. Un magnifique âne gris, aux longues oreilles douces et à l'air triste se tenait maintenant à sa place. On peut juger qu'il fut déçu de découvrir qu'à intérieur de lui-même, il n'était qu'un âne.
En tout cas, la vendeuse poussa de grands cris, querellant son quadrupède de client qu'il ne savait donc pas lire, que la boutique était interdite aux ânes et que décidément, il ne respectait rien. L'animal, gêné et confus, se laissa guider par la porte de derrière, pensant sans doute qu'on le menait vers l'arrière-boutique pour lui faire prendre un remède.
Mais non ! Elle se contenta de le flanquer dehors, dans une large cour intérieure, paisible lac d'herbe verte sagement coupée, cernée par des bâtiments de doux grès blanc. On aurait pas cru, depuis la rue, que la Pharmacie puisse faire partie d'une propriété aussi large.
Perdu et désœuvré, l’âne entra au hasard par l'une des portes ouvertes. A l'intérieur, un nombre incalculable d'animaux de toutes sortes – rhinocéros, cerfs, oies sauvages, etc... se tenaient droits, comme au garde-à-vous, armurés et casqués, par rangées. Leurs corps étaient en parfaite harmonie avec leurs armures, toutes astiquées comme des miroirs d'argent et parfaitement adaptées à leur morphologie, qu'ils soient lapin ou sanglier.
Au centre de la pièce, régnaient, dans une disposition artistiquement étudiée, de délicates statuettes de métal fondu, sur un ensemble de caisses blanches en guise de piédestal.
En s’approchant, on pouvait y admirer la ligne évolutive de la déesse Athéna. De sa tendre forme de petite chouette aux grands yeux humides ouverts sur le monde, en passant par un adolescence hybride, la déesse finissait en majesté, auréolée dans son assomption finale, grande nymphe ailée, fine comme une plume saisie dans le vent, happée, semblait-il, par le métal. C'était vraiment du très grand art.
Mais l’âne se sentait nu au milieu de tous ces animaux vêtus de fer. Il demanda où il pourrait trouver une armure, on lui répondit dédaigneusement qu'il n'y en avait pas pour les ânes. Assurément, il en fut piqué au vif, surtout que beaucoup de chevaux se tenaient là, et avec un peu de bonne volonté, ces égoïstes auraient pu lui prêter une armure.
Lui ayant fait comprendre qu'il était de trop, il se retira dans une autre salle, dans l'espoir peut-être de trouver lui-même une armure. Point du tout. La pièce était entièrement consacrée à l’entrepôt d'écuelles en métal, de toutes tailles, qui s'empilaient en colonnes ou sur des étagères, contre les murs. Un puits complétait l'office de cette salle de désaltération.
En la traversant, on pouvait déboucher sur un grand jardin. Au fond de ce jardin, on apercevait, à moitié caché par le lierre, une petite chambre d'enfant à moitié ensevelie par la végétation. L'étagère-armoire couverte de mousse présentait fièrement une collection de Kikis. Les singes en peluche étaient vieux mais bien conservés. L’âne resta un peu de temps, fixant de son regard mélancolique la chambre et les Kikis. Il était visiblement ému.
Peut-être cela lui rappelait-il son enfance. Il dut finir néanmoins par se rappeler de son propre fils car il retourna vers la boutique, poussant du museau la porte arrière.
Son garçon l'attendait sagement, s'occupant poliment, comme le font tous les enfants laissés dans des magasins, en flânant près des étagères, prenant parfois un objet puis le reposant.
Voyant son âne de père dans l'entrebâillement, il lui sourit.
Le Jeu
Au repos, le Jeu semble tranquille et plein d'une satisfaction paisible, comme la panse d'un géant endormi digérant son repas. Mais lorsqu’on l'active, il révèle sa vraie nature, dans toute sa férocité raffinée et sauvage.
Le Jeu se présente sous la forme d'un terrain en colline, telle la carapace d'une Tortue-Monde. Selon un dessin en pointillé, des roses roses et des roses rouges poussent, inconscientes du danger. Si on les observe assez longtemps, on voit leurs corolles remuer légèrement sur le rythme de la mélodie secrète du soleil.
Mais personne n'a le loisir d'admirer les fleurs une fois dans le Jeu. Les pièges cachés sous le traître gazon ne le permettent pas. Trappes, piquets, lance-flammes...Malheur à celui qui ne regarde pas ses pieds ! Il faut aussi surveiller ses adversaires, véritables bêtes enragées en baskets renforcées.
Il ne faut pas non plus écraser les roses. Le Jeu le prend particulièrement mal. Il est sensible, dans le fond, le Jeu.
Le Jeu se fait par match d'équipes. Comme le foot sauf que le ballon est gros, lourd et hérissé de piquants. Létal.
Nul ne sait d’où vient le Jeu, qui l'a inventé et pourquoi. Mais le Jeu, lui, sait pourquoi il est là. Il est là pour botter des culs.
Il faut reconnaître qu'il le fait bien.
Ce jour-là, le match était particulièrement corsé. Il ne restait que deux adversaires valides sur le terrain. Achille contre Hector, en quelque sorte. Sueur, rage et folie dans ce beau plat de terre remuée, le clou de la sportivité, la fine fleur de l'esprit humain. Achille sauta sur Hector, c'est de bonne guerre. Bloquant son ennemi entre ses puissantes cuisses, il lui serra le cou. Hector râla, le visage rouge. Son torse tressautait, ses abdos se dessinant sous le tee-shirt comme les rochers se devinent sous les remous d'une mer pâle.
Achille resserra son étreinte, calé sur le corps de sa proie telle une lionne étouffant un gnou. Hector lançait à l'aveugle ses bras, éclaireurs de l'impossible, en vain.
Achille était à sa place, ses jambes fermes emprisonnant les hanches robustes, comme le ferait une pieuvre géante autour d'un sous-marin. Ses doigts écrasaient toujours la gorge d'Hector. Le visage dilaté, celui-ci était passé au violet, sifflant comme une marmite. Ses membres étaient agités de sobre-sauts, comme les poissons hors de l'eau. Son grand corps rendait grâce sous l'emprise mortelle et chaude de cet autre corps, rempli de haine, qui pesait sur lui. A l'instar du mâle de la mante religieuse, peut-être se résigna t-il à son sort. En tout cas, sa vision s’obscurcit, ses pupilles se dilatèrent, ses battements s'espacèrent de plus en plus entre deux infinis …
Sa dernière image avant d’être emporté dans le néant fut le visage d'Achille se penchant sur le sien.
Des heures plus tard, les deux vaillants combattants se tenaient dans une salle sombre, ovationnés de toutes parts par un public enthousiaste.
Des messieurs très distingués venaient personnellement féliciter Achille pour son sang-froid. Des dames rougissantes le complimentaient sur sa maîtrise du bouche-à-bouche.
Le seul qui ne disait rien, en définitif, c'était Hector. Cependant, il arrivait ce moment dans la soirée où on ne pouvait plus se contenter de rester là pour être poli. Sentant qu'il devait ajouter quelque chose, il força sa voix, et au prix d'un incommensurable effort, en sortit un mince filet, telle l'eau s'écoulant péniblement à travers un fatras immonde de feuillages, qu'il concentra en un seul mot : « Merci.»
Il savait bien, Hector le vaincu, qu'il ne pourrait plus jamais être dans le Jeu.
Nuit de Noel
La nuit de Noël, chez ses grands-parents, après une consommation de foie gras et de pâté de canard abusive, entre 4h et 5h du matin, Hélène C***, étudiante et déviante, fit un rêve.
Ou plutôt des rêves.
Elle rêva d'abord qu'elle lisait un ouvrage très intéressant sur l'exotisme dans la culture. Il s'agissait d'une étude sur les topoi des voyages, des pays et leurs coutumes véhiculés à travers la littérature. Rien de bien excitant à raconter mais c'est typiquement le genre de livres qu'elle aurait pu lire en vrai, très probablement pour en tirer un exposé.
Après, peut-être dans le même rêve, elle se vit de nouveau en khâgne. Alors qu'elle vaguait dans un couloir, perdue dans ses pensées, un garçon de sa classe l’accueillit d'un sourire ironique. Il était grand, brun et beau mais d'une condescendance insupportable. Il l'embrassa sur le front en ricanant, comme si elle était une petite fille perdue. Elle prit aussitôt la mouche et commença à l'engueuler. Leur relation aurait pu être adorable s'ils étaient frère et sœur, mais en fait elle ne connaissait même pas son nom. Aucune psychiatre alien n'eut le temps de s'apparifier pour analyser cette pseudo-inceste tiède et vaguement caliginieuse, les khâgneux étant déjà convoqués pour la préparation des portes ouvertes.
Cette année, les portes ouvertes devaient se tenir pour le 29 Avril, ce qui faisait beaucoup ronchonner Hélène dans sa barbe imaginaire, parce qu'elle n'avait pas que ça à faire, nondedjiou.
La tâche était simple : les élèves devaient se relayer par groupe pour occuper la salle de repos, lieu de démonstration de la bonne intelligence développée en prépa. Dans cette pièce, conçue comme un C.D.I confortable, équipé de fauteuils et de cousins ; les khâgneux avaient pour injonction de composer des vers ou de faire des parties d'échecs, de la façon la plus naturelle et détendue possible. Il s'agissait de faire croire qu'ils le faisaient en loisirs spontanément, pour correspondre aux clichés, comme le disait Mme M***, leur prof principale (et IRL, prof d'Arts Plastiques au lycée d'Hélène). La prescription des échecs déclencha une crise de rire incontrôlable chez Hélène car tout le monde sait qu'elle est d'une nullité crasse à ce jeu.
Cependant, Mme M*** relaya également qu'il était de leur devoir de dénoncer les syndicalistes et le grévistes de la Loi Travail, ordre émanant de la Direction, quoique cela puisse dire. Celui qui ne s’engageait pas à la délation s'exposait à avoir des bricoles, comme le dirait une grande historienne. Cette consigne ne touchait pas beaucoup Hélène mais ce n'était pas le cas de tous. Elle suivit avec intérêt la dispute de deux amis khâgneux, une fille et un garçon, tout deux Noirs, sur cette obligation. La fille essayait de pousser le garçon à désobéir à cette tyrannie, au nom de la justice et de l’avenir. L'autre voulait faire profil bas car il avait déjà une petite fille à nourrir. Son amie attaqua alors sur ce point sensible, lui soutenant que ce serait vraiment honteux de ne pas se battre pour l'avenir de sa fille, qui sera vraiment un gros merdier si l'on ne fait rien, et qu'il devrait la regarder en face plus tard. Mieux vaut qu'il se soit battu pour ses droits, à ce moment là.
Changement de décor. Hélène flânait sur le seuil de sa maison d'enfance, à [Confidentiel], car dans cette réalité, elle n'en a jamais déménagé. Elle vit alors arriver depuis le chemin du Hallage toute une troupe de gens à vélos, déguenillés et poussiéreux, comme s'ils avaient traversé une tornade. Ils criaient à l'aide, les djihadistes étaient à leurs trousses. Tout d'abord, Hélène ne les crut pas.
On était à [Confidentiel] quand même, ce n'est pas le trou du cul du monde mais seulement parce qu'il y a pire. Mais les inconnus étaient si désespérés et terrifiés, qu’ils finirent par la contaminer. Prise d'une panique réelle, elle les fit entrer et referma la porte. Consciente qu'un bombardement les tuerait tous, elle les guida jusqu'au jardin, appelant à grands cris sa mère au passage. Le jardin, situé à l'arrière, avait la particularité de donner sur un énorme bâtiment aux murs blancs, quelque part entre le manoir et le lycée. La famille d'Hélène l'avait toujours appelé « le château », sans s'y intéresser plus que ça. La fonction du château avait toujours été plus ou moins un mystère par forfait car tout le monde échouait spectaculairement à en avoir quelque chose à foutre. D'après l'expérience, c'était probablement un asile pour alcooliques. Tout ceci est véridique. Ce qui était nouveau dans ce monde, c'était que le grillage de séparation entre les deux propriétés avait pris un méchant coup et qu'il était facile de le passer.
Morte de peur, Hélène fonça dans le jardin et leur cria de se dépêcher. Avec la maladresse désespérante des situations de crise, les étrangers la suivirent et sous son commandement, coururent vers le château. La mère d'Hélène fut mise au courant du danger mais elle prenait un temps fou à faire on sait quoi, ce qui faillit bien tuer d’exaspération sa fille. Hélène courrait comme une poule sans tête, faisant des allers-retours entre le château et le jardin, proférant injures et menaces pour qu'on se bouge le cul, enfin !
Finalement, après un temps ridiculement long semblait-il, Hélène, sa mère et les étrangers étaient à l'abri dans le hall intérieur du château grand ouvert, cerclé par une plaine infinie.
Ils se tapirent dans ce hall grand comme un hangar tandis que des bruits de fusillades et de bombardements leur venaient depuis la rue. Quand le calme revint, Hélène put examiner un peu plus sereinement ses compagnons. Elle n'arrivait pas à déterminer combien ils étaient, au moins une dizaine, tous des filles sauf un. Ils étaient sales, couverts d’égratignures et leurs vêtements colorés étaient méconnaissables. Ils avaient l'air de rescapés de l’Apocalypse. Assez grands, du moins d'après son impression. Ils n'étaient pas spécialement beaux ni gracieux mais ils dégageaient une aura envoûtante, comme un parfum sirupeux. Hélène eut la vague intuition de leurs airs lunaires, comme venus d'un autre monde.
Elle leur demanda si ça allait. Une petite rousse à la peau grasse et blanche, qui semblait être la meneuse, lui répondit par un pauvre sourire que ça pourrait aller mieux. Pour tout dire, lui confia-t-elle ; elle avait la fierté d'avoir, dans le passé, pas moins de quatre Boucles d'Or (elle désigna quatre filles aux cheveux blonds sales désormais) et qu'elle avait dû remonter de ses propres mains un des danseurs, soupira-t-elle en regardant d'un air désolé l'unique garçon de la troupe, dont la tête pendait sur la poitrine, les yeux mi-clos.
Intriguée par la déclaration (et surtout le vocabulaire technique), Hélène tenta d'en savoir plus en demandant pourquoi les djihadistes les poursuivaient mais les inconnus se montrèrent peu loquaces. La chef lui conseilla gentiment de ne pas se mêler d'affaires qui la dépassaient et ne lui procureraient que des ennuis mortels.
Hélène voulut néanmoins savoir, au moins, si les terroristes allaient revenir dans le coin. On lui dit que oui, qu'ils avaient l'intention de « détruire la moitié de la planète avant de partir ».
Hélène se réveilla, et pressentant le filon, se mit à taper son rêve sur son portable, enfouie sous la couette pour ne pas déranger ses cousins endormis. Les enfants parlaient parfois dans leur sommeil.
Quand Hélène se recoucha enfin, elle rêva d'un majestueux pélican fantôme.
Pourquoi diable cette croisière ?
Hélène était d'un naturel stressée par les voyages. Genre beaucoup. En cette soirée du 11 janvier 2017, des heures s'imprimaient en lettres lumineuses dans sa tête. Réveil : 05h20. Tram : 6h27. Train : 7h18. Ne pas oublier de se réveiller. Ne pas se mettre en retard. Ne pas louper son train. Ne pas se tromper de train. Ne pas se tromper de gare. Ne pas oublier de changer de train à la station. Ne pas oublier sa tête.
Ainsi s’égrenait son précieux temps de sommeil dans ces futiles angoisses. C'était la première fois qu'elle allait à Paris seule et elle ne voulait pas se ridiculiser aux yeux de la classe.
Elle se tournait dans son lit, se répétant qu'elle devait absolument dormir.
Elle ne dormit pas de la nuit.
Elle se leva quand même le lendemain. Nul ne sait comment, surtout pas elle. Son être était coton. Son esprit était coton. On suppose depuis, que son corps avait si bien enregistré tout ce qu'il devait faire qu'il s’acquitta tant bien que mal de sa mission. Elle se souvint avoir regardé une dernière fois sa carte, une fois sur le chemin de la gare. Puis plus rien. Quand elle se réveilla, le soleil filtrait doucement à travers des murs clairs. Elle était allongée sur une banquette. Elle ne reconnaissait pas la salle dans laquelle elle était. Pas dans le train en tout cas. Elle alluma son portable. L'écran d’accueil lui fit un choc : la date indiquée était le 14 janvier. Non. Ça devait être une erreur.
Elle consulta ses messages. Jeanne lui en avait laissé deux. Franchissant une nouvelle étape dans son excentricité, son amie décadente avait écrit en anglais, en imitant un peu le style de Homestuck (en admettant que Homestuck ait plusieurs styles de rechange, comme les caleçons.)
Elle disait, en substance, que Hélène avait plongé dans la plus longue et profonde excursion dans les bulles oniriques qu'elle n'ait jamais vue. Mais elle ne devait pas s’inquiéter, car tel un fidèle matelot à ses côtés, elle, Jeanne, avait veillé à ce qu'il ne lui arrive rien.
Hélène fouilla la salle du regard : pas plus de Jeanne que de beurre en broche. Bon... Mais Hélène était encore trop perturbée pour s'interroger sur les compétences d'amie de garde de la khâgneuse. Elle éprouvait juste le besoin de la retrouver pour se faire expliquer ce bordel.
Elle se leva et sortit. Elle se rendit compte qu'elle déambulait dans les larges corridors d'un immense paquebot, tout en bleu et blanc. La mer défilait paresseusement de l'autre côté du quai. Des élèves de sa classe étaient eux-mêmes vautrés nonchalamment ici ou là sur des banquettes bleues rembourrées. Ils ne firent pas attention à elle.
Elle marchait droit devant, éberluée : il n'avait jamais été question d'un bateau ! Non ! Si ? Mais enfin, que diable faisaient-ils sur cette croisière ?
Elle croisa alors Julie la Brune au détour d'un escalier, accompagnée de deux ou trois filles. Elle lui indiqua que Jeanne était près de la piscine, en lui montrant la direction.
Hélène remercia et s'y rendit. La sensation dérangeante d'avoir raté quelque chose s'était accrue et elle comptait vraiment sur Jeanne pour lui expliquer pourquoi diable ils étaient sur cette croisière. Près de la piscine, point de Jeanne. L'attention d'Hélène fut attirée par une discussion animée près de la piscine. Une superbe femme noire s'y baignait seins nus, fière comme une Amazone. Un type, noir aussi, était près d'elle, ou plutôt la collait.
Sa silhouette se taillait dans une musculature si bodybuildée qu'elle partageait entre l'admiration et le malaise. Le bas de son tronc se finissait dans un petit maillot de bain doré riquiqui. Par ailleurs, il avait une tête assez plate, desservie par une expression de mâle arrogance qui réduisait son charme potentiel à celui d'une enclume. Il était en train d'exposer une théorie implacable : si une fille se promène les nungas-nungas au vent c'est qu'elle est amoureuse. Il essayait de faire avouer à la demoiselle son béguin pour lui lorsqu’Hélène, ainsi que d'autres filles sans doute attirées par le raffut, vinrent à la rescousse.
Avec un aplomb inhabituel, Hélène expliqua au relou qu'une fille pouvait avoir envie de se baigner les seins à l'air simplement parce que c'était plus confortable et qu'il fallait vraiment ne jamais avoir porté de soutif pour ne pas comprendre ça.
Le type ne la croyait pas et la dispute aurait pu durer longtemps si Hélène n'avait pas enlevé son haut. Elle ne portait pas de soutien-gorge en dessous. Avant qu'on ait eu le temps de s'interroger sur cette révélation, une grande hilarité s'empara du groupe de filles, qui força la retraite de l'indésirable à coups d'éclats de rire et de plaisanteries grossières. Ce fut donc sur ce moment de complicité féminine que s’acheva ce récit, bien que nous ne seront jamais pourquoi diable ils étaient sur cette croisière.
This Guy et MOI
La nuit du Nouvel An 2017, après avoir copier-coller un « bonne année ! » envoyé à sa liste de contacts en brave fille, Hélène C***, étudiante et satisfaite, se coucha et fit un rêve.
Mr E***, prof de prépa séduisant et intrus compulsif de rêves de khâgneuses, était, pour le coup, un homme d 'affaires. Il était toujours accompagné de sa secrétaire, une charmante femme, d'âge mûr déjà mais conservant sa beauté. Elle venait tout droit de Mozart in the Jungle et s'appelait Gloria, même si personne, à part Hélène et son père, qui regardaient la série pendant leurs vacances, ne pouvait le savoir. Mr E*** était content, il avait fait une bonne affaire. Sa compagnie venait de développer la dernière innovation de ce qui se faisait en réalité virtuelle et il avait convaincu un gars, à coup de billets, de la tester.
Plus que de la tester, il était prévu que Ce Gars fasse partie intégrante du jeu, lors des dernières finalisations. En tant que personnage principal auquel tout joueur peut s'identifier.
Il était apparemment important que ce soit Ce Gars en particulier, même si on ne saura jamais pourquoi. Ce Gars est si ordinaire qu'il n'a même pas de nom, nous l'appellerons donc Ce Gars ou « This Guy » car Hélène a un faible pour les anglicismes inutiles (cela fait partie de ses manies agaçantes, en plus de celles de s'écrire à la troisième personne comme un putain d'enfant n'ayant pas dépassé le stade du miroir, insérer de façon random le mot putain et faire des blagues du quatrième mur).
Ce Gars fut greffé à une machine et envoyé dans la Matrice, si l'on peut-dire, du moins dans une réalité virtuelle plus vraie que nature. Il avait pour seul et unique outil et allié un portable. Mais pas n'importe quel portable : celui développé spécialement par la compagnie de Mr E***, pour le jeu, ou l'inverse, si l'on admettait que tout cela n'était qu'une affaire de sponsoring tordu.
Curieusement la liste des contacts ne contenait qu'un seul nom : MOI.
Et MOI envoyait souvent des SMS à Ce Gars pour lui donner conseils et indices dans la façon de progresser dans le jeu, d'éviter de se faire tuer. Ce Gars répondait en retour à MOI. La communication avec MOI était vitale dans ce monde où tout voulait la mort de This Guy.
On ne saura jamais si :
1. Ce Gars est schizophrène, se parle et répond à lui même pas SMS interposés.
2. MOI est le double-futur de Ce Gars, qui souffle à son double passé, ce qui est une autre forme de schizophrénie mais temporelle.
3. MOI est le portable, avec une conscience et une individualité propre.
En tout cas, le jeu était plutôt intense. Dès le départ, Ce Gars devait s’échapper d'une banque, pris en otage, avec d'autres personnes, par des braqueurs.
Ensuite, alors qu'il déambulait dans les bas-fonds, il fut contraint de regarder des vidéos sur Internet (comment a-t-il trouvé du Wifi?) avec une épave humaine, un vieux clochard immonde et définitivement pas céleste. Son nom était Duzz, quelque chose comme ça.
Il espionna malencontreusement une société criminelle en se rendant aux toilettes et lorsqu’il fut découvert, il fut traqué impitoyablement. En résumé, tous le poursuivait et voulait sa mort. Alors qu'il était pris au piège dans une déchetterie, Duzz le sauva en se sacrifiant, tombant dans un déchiqueteuse. Le clochard fut craché en millions de petits morceaux sanglants, ce qui acheva de traumatiser Ce Gars, déjà bien entamé par sa journée. Néanmoins, This Guy réussit à finir le niveau test et se fit rappeler du jeu, où l'attendait un Mr E*** absolument ravi.
Le jeu était une vraie réussite ! Seul petit bémol : un bug empêchait de voir le corps de This Guy par moment. Dès que cela serait réparé, Ce Gars pourrait être modélisé de façon définitive dans la Matrice. A l'idée d'être enfermé pour toujours dans ce monde horrible, Ce Gars se récria qu'il voulait annuler le contrat et que l'autre reprenne son argent. Le ton monta et de façon faussement inattendue, This Guy se retrouva à fuir un Mr E*** furibond qui lui tirait dessus, oubliant qu'il le voulait vivant.
Ce Gars arriva quand même à rejoindre sa famille, qui ne se doutait absolument pas de son revirement. Il tenta de s'expliquer devant son arrière grand-père (un monsieur si vieux que la peau de son nez se détachait) mais Mr E*** anéantit tous ses efforts. En vain, Ce Gars gesticulait et criait pour se faire comprendre, il ne réussit qu’à passer pour un hystérique, doublé d'un égoïste, qui voulait priver sa famille d'un grosse somme d'argent.
De colère, il jeta son ordi par terre, ce qui ne l'avança à rien du tout, et pleura amèrement tandis que sa mère et ses sœurs discutaient avec enthousiasme des vacances au ski qu'ils allaient pouvoir se payer. Avec un frisson, Ce Gars réalisa que son grand-père était la copie conforme du parrain de l'organisation criminelle dans le jeu. Il se demanda alors s'il était réellement sortit de la Matrice, si toute cette comédie grotesque, cette farce atroce n'était pas un niveau du jeu destiné à le torturer.
Triade
L’Histoire le disait. L’Histoire le dit. L’Histoire le dira toujours.
L’Histoire est un éternel recommencement, un énième tir de chasse tourbillonnant dans les toilettes de l'Infini.
C'était là, tout était déjà écrit sur des tablettes en pierre... Bien que les tablettes soient numériques maintenant.
Au commencement, il n'y avait rien. Alors on - qui ? A mis des choses. Plein de choses. Les Hommes, les plantes, les glaces à la fraise... Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse.
Ce qui nous intéresse, c'est la Créature.
On ne sait pas à quel moment Elle est apparue. Sans doute venait-elle du fond des âges. Certains disent qu'elle était là quand l'Homme et la Femme batifolaient, nus dans le Jardin des Premiers Temps. Qu'elle les regardait, une pointe de tendresse mais aussi d'envie dans le regard. Conneries probablement que tout cela ! Mais cela expliquerait son Schisme. Un jour, sans doute dépitée par sa solitude, elle s'est scindée en deux et ce qui était auparavant unique est devenu double.
Quelle bizarrerie ! Toute sa sagesse, son expérience- en clair sa vieillesse- sont parties d'un côté et sa pétulance, sa joie de vivre et de découverte de l'autre. Toisant alors sa nouvelle altérité, la Vieille se serait exprimée ainsi :
- Je vois que je ne peux te retenir. Vas, vis ta vie, pars explorer le monde si tu le veux. Mais un jour, celui de tes vingt-ans, tu me reviendras. Je te mangerai et nous serons de nouveau Une. Et tout recommencera car l'Histoire n'est qu'un manège essoufflé dans l'Espace-Temps.
On ne sait pas ce que répondit celle que l'on appelle depuis la Gracieuse. Peut-être s'indigna-t-elle d'un tel arrêt mais cela ne changea rien. A tous ses vingt-ans, elle était attirée, tel le fils de Laos vers Thèbes, par le fils de son Destin. Elle était alors avalée par la Vieille et tout recommençait. Elle naissait de nouveau. Vivait vingt-ans. Et mourrait. Tempus repetitus.
Heureusement elle n'en savait rien. Elle explora le monde, rit et pleura plus de dix-mille fois. Elle parût dans tous les pays du monde, même ceux qui n'existent pas.
Il lui apparut qu'un seul corps pour une âme, ce n'était pas assez. Alors elle découpa d'elle-même deux petits morceaux égaux et ainsi naquirent Benêt et Oisif. Les Jumeaux, en apparence autres sont tout à fait elle et elle est tout à fait eux, tout n'est qu'une question de degré. Trop petits, ils ne peuvent s'éloigner d'elle et les trois forment depuis la Triade.
Personne ne sait au juste à quoi ressemble vraiment la Gracieuse ni même les Jumeaux ou la Vieille d'ailleurs. On parle parfois de beauté sublimissime, au delà de toute perception humaine. D'autres d’hideur absolue, en deçà de tout regard mortel. La vérité, c'est qu'on n'en sait rien car la Créature, dans toutes ses divisons, ses vies et ses renaissances, a toujours changé d’apparence selon son humeur changeante et impénétrable.
20 000 milles ans et quelques poussières passèrent. La Triade vivait alors dans le centre oublié du monde. Un petit coin perdu coincé entre deux culs de vaches millénaires. Dans la petite ville aux maisons de briques rouges, une population hétéroclite se pressait sur les pavés : ne voilà t-y pas Captain America et Iron Man en train de flirter à l'ombre d'un poirier ? Et là-bas, Amanda Renovo tressait en fredonnant les longs cheveux de la terrible Rosalinda. Les deux petites filles les plus mortelles de l'univers formaient un tableau adorable, il faut le dire. Incapable de s'intéresser à ces trucs de filles, Mandragora s’entraînait à lancer des sorts de jets d'eau sur sa chatte, Ziia, qui couinait de détresse en esquivant les missiles liquides. La guérilla puérile fit plusieurs victimes dont Lancelard mais qui s'en préoccupe ?
Plus loin, les membres de la Super-Escouade se disputaient autour de boissons fraîches, à la terrasse d'un café sous l’œil goguenard du barman, qui n'était autre que le Gallame Cow-boy. Celui-ci tirait de longues volutes de fumées rosâtres de ses cigarettes à la pomme séchée. Son aide, Poids-Plume se faufilait dans les verres et tournait sur-lui même pour les essuyer. C'était parfaitement inefficace mais son patron ne lui fit pas de remarques.
En flânant dans les rues, on pouvait également repérer d'autres connaissances de la dynastie C***, si ce n'est des membres de la dynastie C*** eux-mêmes.
Mais assez d'auto-références.
Cette belle journée d'été n'était pas ordinaire : c'était l'anniversaire de la Gracieuse. Le jour de ses vingt ans. Cela aurait dû être extraordinaire mais tout le monde l'avait oublié excepté la concernée.
Ainsi la Gracieuse fut totalement dépitée du traitement réservé à sa gloire: une table en plein air, quelques ballons, un gâteau bon marché, ce n'était pas un fête ! Et ces imbéciles heureux, Tonton Vladimir en tête, qui trouvaient ça sympa !
Pour ne pas entacher la bonne humeur générale, elle voulut bien tenir jusqu'à la remise des cadeaux, dernier bastion d'espoir. Hélas, ils étaient tout aussi quelconques que les années précédentes. A en pleurer.
Ne pouvant en supporter plus, elle partit brusquement au milieu des réjouissances, enjamba une barrière et quitta la verdure du jardin pour un champ d'épis dorés comme la Toison.
C'en était trop ! Et dire que la veille encore, elle remontait le Temps et appliquait sa justice ! En empruntant régulièrement la montre temporelle de son ami Dr Nozman, les continuums s'offraient en plaines de jeux et de plaisirs, elle en usait comme une musicienne pince les cordes de sa harpe.
Elle avait ainsi piégé plusieurs fois un violeur en série. La première fois, quelle satisfaction de le noyer dans la piscine ! Elle lui avait fait boire, à ce monstre, toute la souffrance qu'il avait crée. Tenir sa tête de coupable sous l'eau jusqu'au glouglou final, quelle vengeance pour ses victimes...C'était délicieusement satisfaisant.
La vengeance repue, il est plus facile de pardonner. La deuxième fois, en remontant dans ce moment là, la Gracieuse, prise de magnanimité, décida de l'épargner. Avant le hoquet final, elle tira sa tête hors de l'eau, déjà violette et gonflée comme un crapaud. Elle l'autorisait à vivre. Mais à pas à vivre en tant qu'homme : il avait déjà échoué sur ce point. Avec une amie sorcière, elle le transforma en chaussure à talon rouge et le glissa dans son sac à main. Eh ben. Encore une journée bien remplie.
Alors qu'elle rêvait à ces souvenirs, la Gracieuse errait à travers la caresse sans malice des blés. Benêt et Oisif jouaient autour d'elle, tour à tour loups, renards et belettes...Elle ne s'aperçut pas tout de suite que quelque chose clochait. Soudain, cela lui frappa à l'oreille : tout était parfaitement silencieux. Les Jumeaux étaient hors de vue. Fronçant les sourcils, elle fit un pas de plus en les appelant.
Un miroitement l'éblouit brièvement. Un îlot de terre nue se cachait dans la mer de blé. Une vielle femme s'y tenait en son centre et en laisse Benêt et Oisif, transformés en caniches. La tête basse et honteuse, ceux-ci se laissaient attacher à un crochet dans le sol.
La Gracieuse n'eut pas le temps d'être perplexe. Aussi vive qu'un battement de paupière, la vielle femme se faufila soudain et lui attrapa les chevilles, tel un serpent. Elle était d'une force insoupçonnable. Elle la tira aussi sûrement et fermement qu'un tract o-pelle, la traînant par terre comme un lord cerf-volant un jour sans vent. Une longue pierre plate émergea de la terre. La veille femme la traînait toujours. La Gracieuse, essayant de reprendre le contrôle, s'arc-bouta, hurlant qu'est que tout ceci ?!
La Vieille, peut-être attendrie par ces retrouvailles, s'interrompit, la regarda et lui sourit :
- Ah, toujours la même ! Toutes les autres fois, déjà, tu disais pareil...
- Mais enfin, lâchez-moi ! C'est quoi vôt'problème ?!
- Ah, qu'il est pénible de devoir toujours ré-expliquer les mêmes choses ! Si seulement tu avais écouté ce jour-là...
- Lâchez-moi, espèce de vieille folle !
- Hé, doucement ! Respecte un peu ta moitié ! Nous n’étions qu'Une et nous serons Une à nouveau. C'est comme ça et pas autrement, si tu veux t'en plaindre, dis-toi que le Temps n'est qu’une toupie opiniâtre.
La Gracieuse, abasourdie par ce langage nouveau, en oublia de se débattre. Satisfaite de cette bonne volonté, la Vieille en profita pour lui rappeler que le Temps était venu, les vingt années de liberté et d'indépendance écoulées, et que maintenant, elle la mangerait, elle et les Jumeaux, selon l'ordre des choses. Là, juste sur cette pierre.
Stupeur et effroi. Les Jumeaux, sans doute immobilisés par un charme puissant, ne tentaient rien en apprenant qu'ils allaient être avalés comme des sushis. La Vielle se retourna. C'est alors qu'un puissant coup la déstabilisa et l'obligea à lâcher sa prise. D'une vitesse encore plus faramineuse que celle d'avant, la Gracieuse se leva, bondit vers les Jumeaux, les arracha de leurs liens et fusa à travers champs. La Vielle hurla !
- NON ! TU NE PEUX PAS M'ECHAPPER ! TU ES MOI ! JE SUIS TOI ! NOUS SERONS UNE !
Pourtant, plus vite que la foudre, plus haute que la brise, plus forte que la tornade, la Triade fuyait. Elle revint au jardin, harponna le Dr Nozman et lui extorqua sa montre car ça pressait, nondedjeu ! L'objet en main, elle entra la date du lendemain et appuya.
Flash, couleurs et retour. Le lendemain. Il n'y avait plus personne autour de la Triade. Mais surtout plus de Vieille. Soulagement. La Triade s'autorisa même un rire nerveux collectif. Ah ! Elle l'avait bien eu, la vielle peau ! Comment elle allait faire avec sa prophétie à la mangue, maintenant ?
Un tremblement de terre de bon aloi la fit très vite taire. En regardant un peu...Tout était en dévasté. Les maisons, les routes, les GENS... La Triade se précipita au secours d'Andrew Hussie, qui était coincé sous des décombres. La Gracieuse fit de son mieux pour le tirer précautionneusement mais le génie fou était grièvement blessé. Avec émotion, elle lui demanda ce qui c'était passé.
- Reeeeuuuh....Merci chouette fille insecte. Tu es ma préférée avec Vriska...Oucékejémicetbague....
- Vous délirez. S'il vous plaît, je pressens qu'on a pas beaucoup de temps...
- Meeeeh....Ce Godzilla cafard... (Godfard ?) C'était du hors-jeu. Et je sais de quoi je parle, j'ai déjà écrit des boss hors-jeux. MAIS CETTE MERDE ? Ça n'a aucun sens ! Siouplaît man'zelle, si je meurs pas, vous pourriez me greffer un bras robot trop classe ? Et si je meurs...
Sur ce, Andrew Hussie, mourût. Encore. La Gracieuse, qui n'avait jamais entendu parler de bisous de résurrection, écrasa une larme et continua son chemin.
Si chemin il y avait, car en fait on voyait très nettement l'origine de ce chaos : une énorme ombre gluante s'agitait dans le cadavre du centre-ville. La Triade vit, les yeux grands ouverts, un dragon bleu aux ailes d'or et d'écarlate cracher ses flammes contre la Monstruosité. Un immense chat arc-en-ciel au long corps ondulant se mit à attaquer l'Horreur à coup de rayons chatoyants. Il y avait même Iron Man dans la bagarre. Hélas, aucun des trois n'avait l'avantage sur la Bête. Elle était increvable.
Alors, malgré la peur, la Triade s'approcha, tantôt oiseaux, tantôt gazelles légères. De près, la scène était insoutenable. Les corps déchiquetés, les morceaux d'os, le sang...Il faudrait être poète pour tirer la Beauté du plus vil charnier. Mais nous ne sommes pas Dante et cet Enfer n'était pas si inspirant. Imaginez juste ce qui se fait de pire.
Frappés par l'émotion comme par une tapette à mouche géante, la Triade s'était rapetissée. La Gracieuse était maintenant une mygale. Benêt et Oisif, en petits cafards, se terraient sur son dos comme des bébés lémuriens sur celui de leur maman.
Ainsi, presque indétectables pour l'ennemi, le trio entreprit un périlleux voyage pour aider les survivants. Au bout d'un temps interminable, ils finirent par repérer Captain America, qui bougeait encore dans un coin.
- Monsieur Captain !
Le vaillant soldat ne s'émut pas de se voir interpellé par une mygale. Son hémorragie interne le sensibilisait aux miracles. C'est donc avec bienveillance qu'il répondit aux questions des insectes angoissés : non, il y avait peu de chances qu'il s'en sorte, pas plus que les autres à vrai dire...Non, il ne savait pas exactement d'où venait le monstre. Il était apparu. C'est tout.
Il a déjà mangé Superman , 99% des super-héros, les 3 /4 des civils...Et il semble toujours mécontent et insatiable.
Un déchirement terrible secoua leurs êtres. La Chose était en train d'avaler Auréolus. Et elle était mécontente, effectivement. Son hurlement remua la Gracieuse depuis les tréfonds : elle sut alors, implicitement, que ce déchaînement d'horreurs était sa faute.
- Monsieur Captain, est-ce que le Dr Nozman est toujours en vie ?
Le héros la regarda bizarrement et mourut. En soupirant, la Gracieuse continua son petit bout de chemin en direction de ce qui était la maison de Dr Nozman. Les Jumeaux, qui devinaient ce qu'elle avait en tête, lui tiraient les poils, furieux.
- NON ! HORS DE QUESTION ! ON REFUSE DE SE FAIRE MANGER COMME DE SIMPLES CHIPS !
- MAIS REGARDEZ ! VOUS VOYEZ BEAUCOUP DE POSSIBILITÉS D'AVENIR, LA ?!
Alors que la Gracieuse raisonnait ses « petits frères » , La Monstruosité avait finit de croquer les derniers combattants. Maintenant, elle arrachait tout ce qu'elle pouvait prendre – bâtiments, arbres, corps, voitures, armure magique, pour le jeter dans son effroyable gueule. Sa mastication faisait un bruit de grincement semblable à celui d'une broyeuse. Si cela continuait ainsi, elle allait dévorer le monde.
Enfin, la Triade parvint aux ruines recherchées. DR NOZMAN ! C'était leur dernier espoir...Le cœur serré, ils se transformèrent encore et cherchèrent....Cherchèrent.... là !
- DR NOZMAN !
- Vous ! Vous êtes encore vivants !
- C'est justement ça le problème ! Docteur, il nous faut la montre !
- C'est que...L’Espace-Temps a reçu un tel coup, je ne sais pas si elle fonctionne encore...
- Ne dites pas ça, c'est notre seule façon de rattraper notre bourde ! Cette Chose voulait notre sacrifice hier...Même si on lui donne satisfaction aujourd'hui, cela n'aurait aucun sens par rapport à toutes les morts qu'on a causées !
- Bien, bien, mais je ne promets rien, dit le docteur en tentant sa montre.
La Gracieuse, les Jumeaux cafards sur les épaules, la passa fébrilement à son mince poignet mais rien ne se passa. Elle tritura un peu les mécanismes. Rien. On pouvait presque sentir, à chaque seconde qui s'écoulait, le dernier souffle de quelqu'un.
C'est pas vrai ! La Gracieuse se mit à pleurer. Et dire que tout ce qu'elle voulait, c'était un bon anniversaire ! Les Jumeaux suffoquaient. Dr Nozman envisageait très sérieusement le suicide. Bref, le comble du désespoir, chers lecteurs.
Mais. MAIS. Le cadran de la montre s'illumina. La Triade fut baignée d'une douce lueur et téléportée. Un jour en arrière. Un jour ordinaire si ce n'était que c'était le vingtième anniversaire de la Gracieuse.
- Tu en as mis du temps, ronchonna la Vieille.
Cette fois-ci, ce fut la Jeune qui sourit. Elle n'avait plus peur. Après tout, cette histoire n'était qu'un énième tir de chasse dans les toilettes du Destin. Pas de quoi s'affoler.
Responsabilités
C’était pourtant un jour ordinaire. Hélène et sa mère étaient dans la voiture, à attendre que le parking ait fini de recracher la longue file de véhicules se pressant en file indienne jusqu’à la route. Pots d’échappement. Agacement mère-fille. Radio Nostalgie. Bref, une situation vraiment ordinaire. L’horreur surgit sans prévenir.
Hélène tourna la tête, par ennui.
Par ennui encore, elle regarda la petite scène de la vie quotidienne qui se présentait à elle : une nonne, une jeune la malheureuse, était accablée par une crise de colère enfantine. La petite fille, de quatre ans, à vu de nez, s’accrochait à sa robe, hurlait, se jetait par terre et tapait le sol de ses poings. La pauvre religieuse, ployant sous le poids des regards compatissants ou affligés des passants, se résolut à poser son paquet, une autre enfant de tout juste un an, par terre pour reprendre le contrôle de l’autre. Le poupon, sans siège ni poussette, se laissa poser sur le dur bitume.
Hélène et sa mère remarquèrent alors que les protagonistes de la scène se tenaient sur la montée d’une route en pente. La petite est trop en arrière.
Et soudain. L’accident. Le bébé glisse, comme sur un toboggan, la pente, rapidement, si rapidement, que les spectatrices, ont à peine le temps de le concevoir, encore moins de crier un « Attention ! » futile de toute façon… A la fin de la pente, il y a un 4X4.
Hurlements. La mère d’Hélène redémarre brusquement, il y a un bruit de klaxon qui couvre tout, qui étourdit tout…
Le lendemain, la presse parla de « L’affreux accident sur le parking du magasin X » et la mère et la fille le savaient… Elles le savaient déjà. Et cela leur était presque plus pénible que la mort en elle-même.
Et puis, comme il faut bien vivre, la vie continua.
Quelques jours plus tard, Hélène et sa mère retournèrent faire des courses. Comme la dernière fois, il y avait la queue à la sortie du parking. Comme la dernière fois, elles furent prises dans l’embouteillage. Pots d’échappement. Agacement mère-fille. Radio Nostalgie.
Hélène tourna la tête, par ennui.
Par ennui encore, elle regarda la petite scène de la vie quotidienne qui se présentait à elle : une nonne, une jeune la malheureuse, était accablée par une crise de colère enfant…
- Attendez, je l’ai déjà vu ça…
La petite fille, de quatre ans, à vu de nez…
- Ce ne sont pas les mêmes actrices mais c’est la même scène !
La petite était trop en arrière. Elle glissa. Elle glissa. Glissa. Glissa. Et rien ni personne n’y fit quoi que ce soit pour l’en empêcher. Cette fois-ci, Hélène détourna les yeux au moment de l’impact.
Il lui fut plus difficile de continuer à vivre après ça. Quelle était la probabilité d’être témoin deux fois du même accident et d’y être deux fois impuissante ? Il lui semblait qu’elle avait gâché une chance, une conjecture tirée des manigances du destin ou des astres, un salut, un signe… Bref, elle aurait dû agir. Agir comment, elle n’en savait rien. S’éjecter de la voiture ! Saisir le bébé ! Crier pour avertir la nonne ! Quelque chose, quoi !
Elle était seule dans son agitation et sa culpabilité. Sa mère ne voulait pas en entendre parler. C’était comme si elle n’y avait jamais assisté :
- De toute façon, on n’aurait rien pu y faire, disait-elle comme si c’était du bon sens.
Hélène enrageait. Elles se disputèrent. Violemment. Mais cela ne calma ni la rage ni la culpabilité d’Hélène. La consolation béate de l’impuissance lui était refusée par ce deuxième accident, si identique, qui déchirait en deux le voile de l’ignorance et du hasard des vies humaines…Ne pas agir une fois, par surprise, d’accord. Mais que dire de la deuxième fois ?
Coléoptère
Coléoptère
Je n'ai pas toujours été un coléoptère.
Oh que non. Pendant longtemps, j’étais même loin d'être coléoptèrable ! Celui qui m'aurait associé à un insecte serait passé pour un dément. Je ne comprends pas comment les choses ont pu tourner ainsi.
Pourtant, ça partait bien. A ma naissance, j'étais un bébé parfait. Quatre kilos quatre, deux bras deux jambes, quelques cheveux sur le caillou et une gueule d'amour. Le monde était à mes pieds potelés.
Les femmes se penchaient sur mon berceau. Ma mère était fière. Mon père était fier et viril. Tout allait bien. Et ça ne semblait pas vouloir changer. J'ai grandi en un enfant parfait. Beau, bien proportionné, intelligent, sage. J'étais cultivé, sportif, pétillant et je rapportais des notes mirobolantes. On m'appelait ange, mignon, chéri, tout beau...
Et puis c'est partit en sucette vers l'adolescence. D'abord j'ai grossi. J'ai enflé comme un ballon rempli d'eau, des vagues de chairs molles flottant grotesquement à chacun de mes mouvements. C'était très embarrassant. Et puis j'ai durci. Ma masse corporelle encombrante s'est faite soudain solide. Non pas comme si j'avais suivi un régime de musculation intense - je n'avais rien fait - plutôt comme du béton sec. Ou de la fossilisation. Ma svelte silhouette avait été engloutie, assimilée dans un corps large et trapu, dur comme du bois.
Et ce n'était que le début. J'ai noirci. Petit à petit, ma peau s'est faite grise, un gris pâle comme un ciel de novembre, qui s'est obscurci jusqu'à la nuit noire.
Ma tête a rétréci, comme celles que les Javeros portent en collier. Ri-di-cule !
En parallèle à ces changements, mes résultats scolaires chutaient en flèche. Il faut dire que ce n'est pas évident de se concentrer sur le cours alors tout le monde jase sur votre drôle d’allure et vos mandibules qui dépassent... Le prof n'avait aucune compassion.
– Pourriez-vous répéter ce que je viens de dire sur le Nil, jeune homme ?
– HEUUUUH.....FE FIL FEST FOOONG FET FFUFFIDE ?
– Très bien, deux heures de retenues !
On ne peut pas dire que mes parents voyaient tout ça d'un bon œil. Mon père a roulé des yeux et m'a expressément ordonné d'arrêter mes pitreries. De redevenir normal. Ma mère a gémit et a pleuré bruyamment dans son mouchoir. Je suis un enfant très sage. J'aurais bien aimé obéir mais je ne savais pas comment. Je me voûtais de plus en plus. Je devins horriblement bossu.
Mes membres maigrirent, se firent grêles.
A la maison, l’ambiance tourna. Des regards durs, accusateurs. Des sifflements, des persifflements. On me dispensa de manger à table. De traîner dans le salon. Dans la cuisine. Les toilettes. On me dispensa tout court.
Je devins plus repoussant encore. Une paire de pattes fines me poussa sur les côtes. Comme j'avais du mal à coordonner ces nouveaux membres, elles s'agitaient sans arrêt, telles des branches prises de folie, et semaient le chaos autour de moi.
Je vous raconte pas la fois où j'ai cassé la collection de caniches en faïence de ma mère ! Le hurlement ! Le drame ! Mon père fut colère. Il gonfla et tempêta. J'étais un ingrat, un indigne, un petit scélérat de la pire espèce. Un fruit pourri, plein de vices, et ces vices ne venaient que de moi, on ne m'avait pas éduqué de cette façon.
Je fut puni et consigné dans ma chambre.
On mit fin à mes privilèges de propriété. Mes jeux vidéo. Bah ! De toute façon, je n'avais plus d'amis pour jouer avec. Mes livres. Mon ordi. Même mon clavecin !Pouf ! Fini toutes ces distractions futiles ! Ça me laissait du temps pour méditer sur mes imperfections.
Mon lit se brisa sous moi - encore un qui me laissait tomber! - et il ne fût pas remplacé. Je pris l'habitude de dormir sur le ventre, par terre. C'était la meilleure position pour mon dos bossu. C'était même la meilleure position tout court. Je me mis à marcher à six pattes. Tellement plus rapide ! Et si pratique !
Je ne rentrais plus dans mes vêtements . Qu'importe ! Nu ou habillé, je ne pouvais pas tomber plus bas. On me jetait la nourriture avec dégoût. Je crois qu'ils m'auraient bien fait dormir dans la niche du chien mais ce pauvre Rex ne méritait pas ça...Et puis, les voisins m'auraient vu. Déjà que tout le voisinage ne parlait que de mon cas, inutile de se donner en spectacle. Comme le disait mon père, un peu de décence dans la déchéance.
Mes parents avaient renoncé depuis longtemps à me remettre sur le droit chemin J'étais une cause perdue, une pomme pourrie, une infamie vivante. Quelle honte pour eux de me voir ainsi. Si seulement je pouvais disparaître.
Je restais bêtement accroché aux murs, le regard dans le vague. Je ne sais pas si j'étais triste. J'étais... En attente. D'une dernière chose. Encore. Pour achever la transformation.
Finalement, un jour, mon père s'est exclamé : « Que les vents t'emportent ! » et j'ai senti que je pouvais le faire. Ma carapace s'est scindée en deux, au milieu, et s'est relevée sur les côtés, comme une soucoupe volante. En dessous, il y avait des ailes aux reflets nacrés.
En vrombissant, j'ai pris mon envol, m'arrachant à la pesanteur de ce monde dans une joyeuse pétarade. En un looping, je décoiffai ma mère -qui hurla- et emportai le chapeau de mon père - qui jura- avant de partir au loin, à travers les cieux.
Et maintenant, je mène ma vie de coléoptère comme bon me semble. Je mange et je me traîne. J'écoute et je bois. Je me bats, je chante, je philosophe sur ma vie de coléoptère. Je m'envole, je me pose, je trottine, je fais rien. Je suis un coléoptère. Vous m'avez peut-être déjà croisé dans les bois ou au détour d'un chemin, d'une route, sur une pierre, un buisson ou même chez vous. Je vais, je viens, je suis partout.
Peut-être avez vous admiré la façon dont le soleil se réfléchit sur ma carapace. Peut-être n'y avait vous pas fait attention. Peut-être êtes vous parti en hurlant et c'est un moindre mal. Peut-être êtes vous de ces sales gamins qui me retournent sur le dos et je vous en remercie pas. Vous savez, c'est pas facile tous les jours, la vie de coléoptère.
Vous le sauriez si vous en étiez un. D'ailleurs, qui sait ? Ça pourrait vous arriver.
Jacques et le bâton magique
Jacques et le bâton magique
Il était une fois, un bon petit berger appelé Jacques. Il était blond et bouclé comme ses brebis. Un jour qu’il suivait son petit bonhomme de chemin, Jacques trouva un bâton, long et bien taillé, couché au travers de la route. Il le ramassa et vit qu’il était de bonne taille et de bonne constitution. Parfait pour mener ses moutons.
- Quelle chance, dit-il, de tomber sur un beau bâton comme ça !
- Une chance et plus que tu ne le crois.
De surprise, Jacques en lâcha le bâton mais au lieu de tomber celui-ci resta droit et lui dit :
- Allons, n’aie pas peur Jacques ! Je suis ton ami. Tu ne le sais pas encore mais il se prépare la plus terrible tempête de tous les temps.
- Vraiment ? Il fait pourtant très beau !
- N’entends-tu donc pas les abeilles ? Elles s’appellent en se précipitant dans leur ruche. Ne vois-tu pas l’escargot ? Il sort la tête de sa coquille en humant un air joyeux. Ne caresses-tu pas le chat ? Il se dérobe et se lèche, et passe encore et encore sa patte derrière son oreille.
Jacques dut bien reconnaître que le bâton disait vrai : il y avait bien des signes annonciateurs de tempête.
- Si tu dis vrai, il faut que je fasse immédiatement demi-tour, que je rentre mes moutons dans la bergerie et que je rentre, moi, dans ma maison !
- Cela ne servirait à rien, Jacques. C’est une tempête comme tu n’en as jamais connues. Les Quatre Vents se sont réunis et ensembles, ils ont tant soufflé, et craché, et éternué, qu’ils ont crée des tornades qui vont de la terre jusqu’au ciel. Elles vrillent et tournoient, et emportent tout sur leur passage ! Tu serais emporté aussi, toi, tes moutons et ton toit.
- Alors que puis-je faire ?
- Allons où tu allais, au pré mener tes brebis.
Et le bâton, de mener la marche en sautillant sur son pied. Jacques, fasciné, décida de le suivre, malgré son envie de se mettre à l’abri dans sa petite maison. Et puis, en chemin, ils firent un brin de causette et le petit berger était tout content d’avoir trouvé un bâton qui avait de la conversation. Ils arrivèrent au pré, une large étendue d’herbe verte. Plate. Sans aucun abri du vent et des éléments.
- Pourquoi nous –as-tu mené ici ? demanda Jacques, qui commençait à s’inquiéter.
Le vent avait forci et les moutons bêlaient de peur. Le bâton, cependant, ne se troublait pas et sautillait de-ci de-là, l’air de chercher quelque chose. Enfin, il trouva un trou et sautant dedans, il s’enfonça dans la terre jusqu’à la moitié de sa taille.
- Maintenant, Jacques ! Accroche-toi à moi et ne me lâche sous aucun prétexte, la première tornade arrive !
Et à peine avait-il fini ces mots qu’une tornade énorme, rugissante et haletante déferlait sur eux. Jacques s’accrocha de toutes ses forces au bâton. Couché à plat ventre, les yeux fermés, le corps presque enroulé autour de son attache, il crut bien mourir, avalé par une bête monstrueuse. La déferlante l’assourdissait et l’assommait, il se sentait perclus de coups. Et, d’un coup d’un seul, la tornade passa et le calme revint. Jacques rouvrit les yeux et vit que son troupeau avait disparu. La tornade avait laissé comme traces de son passage, un chemin semé de débris : arbres, maisons, charrettes… Et des gens et des animaux se relevaient péniblement, hagards et dépenaillés. C’était les fermiers des alentours et leurs animaux, qui avaient été emportés par la tornade. Comme il ne se passait rien, Jacques osa se relever mais le bâton le prévint :
- Ne t’éloigne pas de moi, Jacques ! Ce n’est pas fini ! Une deuxième tornade arrive !
- Elle arrive tout de suite ?
- Dans une vingtaine de minutes à peu près.
- Alors je dois aider ces gens ! Bâton, peux-tu me crier quand elle sera là ?
- Oui mais ne tarde pas, Jacques !
Et Jacques, qui était d’un naturel généreux, courut relever et rassembler les paysans. Ceux-ci, encore sous le choc, se laissaient faire, ne se baissant que pour ramasser une poule ou un cochon ici ou là. Il les menait au bâton et leur ordonnait de s’y tenir de toutes leurs forces. Les vingt minutes s’écoulèrent, une douzaine de personnes, quelques petits animaux de ferme sous le bras, étaient maintenant accrochés au bâton.
- Jacques, reviens, la tornade arrive !
Juste à temps ! Jacques courut et s’agrippa au bâton, alors que la deuxième tornade leur passait dessus, aussi énorme et terrifiante que la première. Cependant, cette fois, Jacques entendit le bâton gémir sous leur poids combiné à tous et il comprit qu’il devait faire un effort terrible contre la pression du vent. Pris de remords et d’inquiétudes pour son ami, il lui murmura des excuses et des encouragements tout le temps que dura la tempête.
La deuxième tornade passa et le bâton resta entier. Tous soupirèrent de soulagement mais le bâton les prévint :
- Ce n’est pas fini ! Il reste encore une tornade ! Elle arrivera dans trente minutes.
Et, comble de la bizarrerie, la deuxième tornade avait laissé dans son sillage des bulles de savon géantes, qui flottaient paresseusement, de-ci de-là. Elles semblaient inoffensives mais quand l’une d’elle traversa un fermier, qui y passa la tête un bref instant, celui-ci hurla que c’était l’œuvre du diable ! Son épouvante effraya les autres, qui se gardaient bien de bouger, du reste, de leur position.
Jacques, qui était d’un naturel curieux, courut à la bulle la plus proche pour voir ce qu’il en était, malgré les cris de ses compagnons. Il s’approcha de la bulle et y vit vaguement puis de plus en plus distinctement, une nuit noire et une plaine à l’herbe haute et tranchante. Un petit cheval au pelage sombre y paissait. Le petit berger pressa sa main contre la texture souple, un peu élastique de la bulle, et avec un « pop! » quasi inaudible la traversa. Il tendait le bras pour caresser le chanfrein du poney mais celui-ci, tout à coup, retroussa les babines comme un molosse et montra des crocs larges et puissants ! Il tendit le cou pour mordre Jacques, qui retira son bras prestement et s’éloigna en trébuchant de la bulle, rempli d’épouvante. Sa frayeur devait redoubler : l’affreux poney passa, à son tour, la tête hors de la paroi savonneuse de son univers. Dévisageant le monde nouveau d’un regard torve, il fut bientôt tout à fait dehors, tenu immobile, pour l’instant, par l’évaluation méfiante de ses alentours.
- Jacques, reviens, la tornade arrive !
Sans perdre une seconde de plus à observer les mouvements du poney, Jacques courut se raccrocher au bâton, qui lui dit :
- Tu n’aurais jamais dû faire ça. Ce cheval est un fléau : il pille, il tue, il dévore ses propres congénères ! Il va causer le malheur et la destruction dans ces campagnes !
Et, comme Jacques s’affligeait, le bâton se radoucit un peu et lui offrit ces paroles de consolation :
- Mais tu ne savais pas… Et puis, avec un peu de chance, cette calamité sera emportée au loin avec la dernière tornade.
Le vent forcissait, signe de l’arrivée imminente de la tornade, quand Jacques entendit un meuglement pitoyable. A quelques mètres d’eux seulement, une vache aux pis lourds et une jument pleine erraient, affolées. Jacques prit pitié de ces pauvres bêtes, et, au mépris du danger, s’élança à leur secours. Les rafales étaient devenues presque intenables, il saisit la vache par le licou mais la jument, prise de terreur, se déroba et partit au galop. C’était trop tard pour elle. Jacques s’arc-bouta contre les éléments et, par la force des talons et des poignets, retourna au bâton et força la vache à se coucher. Juste à temps ! A peine étaient-ils accrochés que la troisième tornade déferla sur eux, plus énorme et hurlante que jamais. Le bâton gémit et cria, au supplice, et Jacques, le cœur serré, se disait qu’il s’était montré présomptueux de croire qu’il pouvait tous les sauver, qu’il les avait condamné, que son brave ami allait se casser en deux et il pleurait en lui demandant pardon.
La tempête sembla durer éternellement… Pourtant elle finit par passer. Le bâton, Jacques, la douzaine de fermiers, les petits animaux et la vache. Ils étaient tous là, sains et saufs.
Au début, ils n’étaient que stupeur, abrutis par les forces qui s’étaient déchaînées sur eux. Puis, il leur vint qu’ils avaient survécu et ils éprouvèrent une grande joie. Les fermiers se mirent à danser avec les fermières, les animaux courraient et caracolaient comme au temps de leur prime jeunesse, et Jacques, qui avait déterré le bâton, se lança avec lui dans un duo endiablé, croisant et décroisant, sautant, doublant, redoublant, pas-chassé pas de côté, marquez le temps mesdames !
Le bâton avait retrouvé sa vigueur, ça faisait plaisir à voir, il riait et sautillait dans l’allégresse générale, pas fâché pour un sou de ce qu’il avait subi.
Une fois qu’ils eurent bien ri et bien dansé, un autre aspect de la réalité leur parvint également.
- Qu’allons-nous devenir ? se lamentèrent les fermiers. Nos maisons sont envolées, nos biens dispersés aux Quatre Vents… Nous n’avons plus rien !
- Vous avez déjà la vie ! leur rappela le bâton. Pour ce qui est du reste, je m’en charge.
Faisant trois pas de danse compliqués, le bâton leur ordonna de lever la tête. A leur grande stupeur, un immense ascenseur, tout de verre et d’or, descendit de la couche des nuages et se posa doucement sur le sol, en face d’eux.
- Ceci, dit le bâton, est notre transport. Montez ! Il nous emmène dans mon domaine. Je veux, pour votre peine, vous donner un nouveau toit.
Et le bâton, Jacques, la douzaine de fermiers, les petits animaux et la vache de monter dans l’ascenseur de verre et d’or, qui monta doucement au ciel, à travers la couche des nuages. Il les mena alors dans un royaume merveilleux, entièrement violet. Les arbres, les champs, le bétail, les maisons, jusqu’aux habitants qu’ils voyaient depuis les parois de verre, tout, était entièrement violet.
Comme Jacques s’émerveillait de ce prodige, le bâton lui dit :
- Ce royaume est celui d’un de mes voisins. Il n’est pas très prestigieux, si tu veux mon avis. Attends de voir le mien !
Lentement, l’ascenseur continuait son ascension. Il leur fit parvenir à un royaume entièrement indigo. Puis un autre, tout bleu. Un autre encore, où tout était vert. Un jaune vif (celui-là faisait mal aux yeux), un autre orange et enfin, l’ascenseur s’arrêta à un royaume rouge. Tout était entièrement rouge, les arbres, les champs, le bétail, les maisons, les habitants et les nouveaux venus eurent d’abord l’impression déplaisante que tout était recouvert de sang frais. Mais le bâton déclara, la voix emplie de fierté :
- Voici mon royaume, le plus beau de tous ! Venez, je vais vous conduire à vos nouvelles demeures.
Et il les guida à travers de rouges pâturages. Les habitants écarlates, reconnaissant leur souverain, acclamaient joyeusement le bâton, qui les saluait en retour. Malgré son épuisement, qui commençait à être visible après cette dure journée, le bâton ne voulu pas s’accorder de repos avant de s’être assuré personnellement que tous étaient bien logés : les fermiers, leurs animaux et la vache furent tous placés dans des fermes proprettes et fertiles.
- Quant à toi, mon ami Jacques, tu seras mon pâtre, bien entendu. Je te confie mon troupeau royal, tu le mèneras tous les jours sur cette colline, derrière mon château.
Et le bâton désignait de sa pointe, un château superbe, fait de rubis et de grenat, et tout près, une colline où paissait un troupeau de moutons rouges.
- Je veux que tu viennes régulièrement me voir, rajouta-t-il. Je suis peut être le roi mais je suis aussi ton ami. Je veux continuer à l’être. Viens me voir même si tu n’a rien à me reporter, ta visite m’enchantera.
Emu et honoré, Jacques lui assura de son amitié et de sa reconnaissance éternelle. Aucun des réfugiés n’eut jamais à se plaindre de sa nouvelle patrie : le bâton se révéla un bon roi, la contrée prospère et ils vécurent tous dans l’opulence jusqu’à la fin de leurs jours. Le bâton et Jacques restaient bons amis, devisant et plaisantant aussi gaiment et simplement que le premier jour. Pourtant, à mesure qu’ils se connaissaient de mieux en mieux, Jacques percevait une certaine mélancolie chez son compagnon. S’il lui en faisait part, le bâton tournait cela en dérision :
- Tu t’inquiètes trop, mon ami ! Je suis roi, il est normal que j’ai des soucis.
Et Jacques, qui n’était pas roi, se faisait philosophiquement une raison. Or, il advint qu’un jour, Jacques surprit une conservation entre le bâton et l'un de ses conseillers :
- Si je peux me permettre, Votre Majesté, je ne vous comprends pas. Qu'attendez-vous pour demander à Jacques de lever votre malédiction? Avez-vous peur qu'il refuse? Il vous mange dans la main, si vous me passez l'expression.
- Oh, je le sais bien. C'est justement pour cela que je ne le lui demande pas. Le pauvre garçon se croira obligé de me complaire, quitte à se rendre malheureux. Je préfère son bonheur au mien.
Vous jugez si Jacques en fut intrigué ! Et pour tout dire, un peu vexé par le manque de foi de son ami. Mais il ne dit rien et attendit le lendemain. Quand le bâton vint le voir, il l’accueilli de ces mots :
- Dis-moi, si j’avais besoin d’aide, tu voudrais m’aider ?
- Qu’est-ce que cette question ? Bien sûr, Jacques, que je t’aiderais ! Pourquoi ? Tu as des ennuis ?
- Même si mon problème était vraiment très grave ? Et que tu étais le seul à pouvoir à pouvoir le résoudre ?
- J’en serais d’autant plus obligé. Quel ami serais-je sinon ?
- Même si j’étais victime d’une malédiction ? Et que je craignais pour toi ?
- Que… Jacques ! Tu écoutes mes conversations !
- Une fois. Par accident. Je ne comprends pas : si tu admets que tu ferais cela pour moi, comment peux-tu croire que je ne le ferais pas pour toi ? Ne suis-je pas ton ami autant que tu es le mien ?
Et des larmes commencèrent à se former dans les yeux du petit berger. Pris au dépourvu, le bâton tenta bien de changer de sujet mais Jacques ne voulut rien entendre d’autre que la raison de toutes ces cachotteries. En soupirant, le bâton se résigna à lui raconter sa triste histoire :
Du temps où il était jeune prince, dit-il, il était très égoïste. Et capricieux. Et impatient. Pour tout dire, il était un mauvais garnement et il rendait la vie misérable aux gens du château. Or, la fée Héliane, qui était une amie de la famille, lui avait offert, pour son anniversaire, un beau poney au pelage sombre. Hélas ! Il était presque aussi caractériel que son maître. Ils formaient vraiment une méchante paire. Si le prince criait « Hue dia ! », le cheval reculait. Si le prince le tirait à droite, il tournait à gauche. Si le prince voulait allait à gauche, il tournait à droite. C’était à devenir fou ! Alors, de colère, le prince saisissait son bâton, et farouche, il battait sa monture.
Le poney hennissait et ruait et se cabrait mais rien n’y faisait, le prince le bastonnait toujours. Et plus le prince le corrigeait, moins l’animal obéissait, ce qui lui rajoutait des brimades. Le prince se montrait de plus en plus impatient et cruel et le poney de plus en plus vicieux et mauvais.
Un jour que le jeune prince punissait son poney, la fée Héliane le surprit et fut indignée de la façon dont il traitait sa monture. Elle agita sa baguette et déclara d’une voix terrible :
- Puisque tu ne sais que bastonner, va ! Bastonne, bâton !
Le prince fut alors transformé en bâton. Il en fut si enragé qu’il en bastonna tout le royaume. Les valets, les laquais, les palefreniers, les cuisiniers, les courtisans… Peu s’en fallut qu’il ne bastonnasse son propre père, le roi ! Quand tous les habitants du château furent bien moulus, il sortit et bastonna tous ceux qui avaient le malheur de le croiser. Cette rage dura plusieurs années. Enfin, fatigué, il voulu se faire servir un diner.
- Serviteurs ! Apportez-moi le repas !
Ce fut le roi qui lui répondit :
- Il n’y a plus de serviteurs, mon fils. Ils sont tous partis, battus et terrifiés par tes excès.
- Puisque c’est comme ça, je me servirai moi-même ! répliqua le bâton, courroucé.
Il alla aux cuisines mais il n’y avait plus de cuisiniers non plus. De méchante humeur, il remonta et voulut se faire couler un bain : personne ! L’ennui commençant à lui peser, il appela ses musiciens, ses poètes, ses hommes et ses femmes de cour.
- Ils sont partis, mon fils.
- Ils n’en ont pas le droit ! Je suis le prince !
- Et moi le roi.
- Je vais les faire pendre ! Gardes ! Gardes !
Seul l’écho lui répondit. En regardant par la fenêtre, le bâton ne vit que campagnes et maisons désertées. Une immense solitude, couplée à l’effroi, l’envahit :
- Qu’ai-je fait ?
A partir de ce jour, il se jura de devenir bon. Aidé du roi, il se déversa en excuses, en cadeaux, en services, et, petit à petit, fit revenir les gens au royaume. Cela ne lui fut pas facile mais il parvint peu à peu à faire oublier ses mauvaises actions. Il fit tant pour ses sujets qu’il réussit à leur inspirer confiance et reconnaissance.
Quant au poney ? Son caractère empira. Il était de plus en plus mauvais et dangereux. Alors que le royaume rouge était en guerre contre le royaume orange pour une broutille quelconque, le roi eu l’idée de l’emmener sur le champ de bataille. Il pensait que l’excès de violence et de mort calmerait enfin le caractère impétueux du cheval et l’assagirait. Hélas ! Ce fut l’inverse qui se produisit. L’infernal poney goûta au sang et devint tout à fait monstrueux. Il était intenable.
Lorsque le vieux roi mourut et que le bâton lui succéda, la fée Héliane réapparut. Elle invoqua une bulle qui enveloppa le poney, l’enfermant dans un domaine enchanté secret. Le bâton demanda poliment à la fée de lever sa malédiction, puisqu’il avait bien compris sa leçon.
- Je crains que mon travail ne se défasse pas aussi facilement…
Elle lui expliqua qu’elle n’était pas versée dans l’art de la réparation et que son amie la fée Jeanne, qui tenait la Grande Pharmacie, serait plus apte à cette entreprise. Elle rajouta, toutefois, que les malédictions de fée ne se défont jamais sans conséquences : la seule façon pour lui de reprendre sa forme humaine serait par l’entremise d’un ami qui serait volontaire pour se sacrifier.
- Et c’est pourquoi je suis toujours bâton et que je ne voulais pas t’en parler.
- Bâton, tout ce que tu m’as raconté n’a fait que raviver ma volonté de t’aider. Je ne peux pas te laisser dans cette injustice !
- Oh, ce n’est rien… Cela fait si longtemps, je m’y suis habitué.
- Je ne te crois pas, je sais bien que tu es triste ! Tu te languis de ta forme humaine, et, foi de berger, je vais t’aider !
Le bâton essaya bien de dissuader Jacques de sa résolution, lui révélant qu’il serait seul dans cette dangereuse entreprise, qu’il lui était défendu de l’accompagner, que Jacques y risquait sa vie et peut-être plus encore. Rien n’y fit ! La mort dans l’âme, le bâton se résigna à lui préparer un baluchon de vivres. Il mit également dans son paquet un petit couteau, une corde, une serviette et une vieille gourde cabossée. Pour ce dernier élément, il lui recommanda ceci :
- Ne l’ouvre qu’en cas de situation désespérée ! Tu ne pourras l’utiliser qu’une seule fois, use-en sagement.
Jacques fut immédiatement dévoré du désir de l’ouvrir mais son amitié pour le bâton fut plus forte que sa curiosité. Il le remercia et ils se firent leurs adieux tendrement. Sur les indications du bâton, Jacques prenait le chemin de l’ascenseur d’or et de verre pour retourner sur sa terre natale chercher la Grande Pharmacie, lorsqu’il croisa la vache.
- Où vas-tu petit Jacques ?
Il lui conta alors sa quête. La vache poussa un long meuglement, comme le font souvent les vaches, et lui dit :
- Petit Jacques, tu m’as déjà sauvée une fois… Pourrais-tu en sauver une autre ? Je m’inquiète terriblement pour mon amie, ma sœur de cœur, la jument. Tu le sais, nous avons été séparées par la tempête. Oh, je ne sais pas ce qu’elle est devenue ! Elle était presque à son terme… Jacques, je t’en prie, si tu la vois, amène-la ici.
- D’accord, je ferai de mon mieux…
- Prends ma cloche pour t’aider. Elle te protégera des mauvais esprits.
Et Jacques décrocha la cloche du cou de la vache et reprit sa route. Il prit l’ascenseur et descendit les royaumes : le royaume orange, le royaume jaune (qui faisait toujours mal aux yeux), le royaume vert, le royaume bleu, le royaume indigo et enfin le royaume violet. Il passa sous la couche des nuages et mit pied à terre.
Il marchait depuis longtemps quand un petit poulain au pelage noir et à la crinière poussiéreuse accourut par bonds sur ses longues pattes, criant :
- Au secours ! Au secours ! Un poney va manger ma maman !
C’était, bien sûr, l’horrible, l’abominable petit cheval cannibale. Le cœur dans l’estomac et tremblant de peur, Jacques se résolut néanmoins à porter secours à la pauvre victime. Le poulain le mena à la scène : le poney poursuivait la jument, qui commençait à fatiguer.
- C’est, me semble-t-il, une situation désespérée, se dit Jacques.
Il sortit la gourde mais hésita… Et décida de tenter autre chose avant. Alors que les chevaux passaient près de lui, il secoua la cloche tout près de l’oreille du poney cannibale, qui s’immobilisa soudain, sonné. Sans perdre de temps, vite, vite, Jacques en profita pour lui jeter sa serviette sur la tête, et usant de la corde et du canif, il lui ligota les pattes. Le poney se reprit de son saisissement et se débattit. Trop tard ! Il était défait, immobilisé, ligoté, aveuglé !
Le poulain dansa autour de lui et lui donna des coups de pattes en le narguant. La jument remercia Jacques en reprenant son souffle. La joie première passée, il fallu toutefois se poser la question du sort de l’ennemi.
- On ne peut pas le tuer quand même ! dit Jacques.
A peine avait-il dit ces mots que l’air vibra et la fée Héliane apparut dans un éclat de lumière. D’un geste, elle envoya une bulle sur le poney, qui l’enveloppa et l’emporta au loin. Puis la fée se tourna vers Jacques :
- Merci de l’avoir épargné. Tu es un bon garçon.
- Euh… De rien, Madame la fée.
- Que veux-tu en récompense ?
- Rien, si ce n’est lever la malédiction de mon ami le bâton.
La fée s’attrista à cette réponse et lui répéta ce qu’elle avait dit au bâton et ce que le bâton lui-même avait dit à Jacques mais cela ne l’ébranla pas. Alors, en soupirant, elle lui donna une carte qui les mènerait, dit-elle, à la Grande Pharmacie.
- Saluez de ma part la fée Jeanne !
Et sur ces mots, elle disparut dans une gerbe de lumière. En consultant la carte, le petit berger s’aperçut que la Grande Pharmacie était encore très loin.
- Cela ne fait rien, je te porterai, lui dit la jument.
- C’est que… Ton amie la vache m’a demandé de te ramener auprès d’elle.
Et Jacques lui raconta l’objet de sa quête et son entrevue avec la vache. La jument, toute heureuse qu’elle fut d’avoir des nouvelles de sa sœur de cœur, n’en perdit pas la tête.
- Je ne vois pas ce que cela change. Je t’emmène à la Grande Pharmacie et nous repartons ensembles au royaume rouge, voilà tout.
Et tournant la tête, elle invita le petit berger à monter sur son dos. Il y grimpa et zou ! Les voilà partis au galop, lui, la jument et son petit poulain, qui cavalait tantôt devant, tantôt derrière. Ils galopèrent tant qu’ils ne tardèrent pas à arriver à la Grande Pharmacie, qui avait l’apparence d’une boutique faite de murs en grès blancs et de poutres en bois.
- Avant d’entrer, écoute-moi bien, Jacques. Je connais un peu la façon de penser des fées. Surtout, quoi qu’on te propose, n’accepte rien et demande toujours ce pour quoi tu es venu !
A l’intérieur, c’était plein de potions, de livres de sortilèges et de remèdes magiques. La fée Jeanne était derrière un comptoir et en voyant entrer Jacques, elle le salua gracieusement. Il la salua en retour et lui exposa l’objet de sa visite. Elle fit immédiatement la grimace.
- Ecoute mon petit… Je déteste dire ça mais tu devrais vraiment renoncer. Une transformation comme celle-ci exige un sacrifice volontaire de la part d’un cœur pur… Tu serais transformé à jamais. Que dirais-tu si je te donnais cet élixir ? Tu serais doté d’une force invincible ! Armée, dragons, géants, rien ne pourrait te résister ! Tu serais un héros glorieux et les bardes chanteraient tes exploits !
- Je vous remercie Madame la fée. Mais tout ce que je désire, c’est le remède à la malédiction de mon ami bâton.
- Très bien… Et celui-là ? Il te donnerait une beauté incomparable. Tous seraient sous ton charme et les plus belles princesses du monde se battraient pour obtenir un seul de tes regards !
- Je vous remercie bien, Madame la fée. Mais l’amour ne m’intéresse pas, je ne veux que le remède pour lever la malédiction de mon ami bâton.
- Bien, bien… Et cette potion ? Elle suffirait à te donner un esprit plus brillant que les savants les plus instruits. Les rois se déplaceraient pour boire tes paroles et tu aurais plus d’influence sur les esprits que le pape lui-même !
- Merci, Madame la fée. Mais je n’aspire qu’au remède qui lèvera la malédiction de mon ami bâton.
La fée Jeanne poussa alors un gros soupir.
- Puisque tu insistes tant, je te le donnerai, le remède. Mais à une condition : il faut d’abord que tu fasses quelque chose pour moi.
- Pas de problème, Madame la fée ! accepta un peu trop rapidement Jacques.
La fée Jeanne le fit passer par une porte à l’arrière de la boutique et ils débouchèrent sur une grande cour intérieure, cernée de bâtiments, qui rivalisait avec les plus grands châteaux. Au centre, sur trois caisses blanches en guise de piédestal, il y avait trois statuettes de métal à la gloire de la Déesse-Chouette, bienfaitrice avisée des fées et de leurs commerces.
Toutes sortes d’animaux se promenaient ou flânaient ici ou là, vaquant à leurs occupations : chevaux, cerfs, rhinocéros, lièvres, oies sauvages… Cependant, la fée Jeanne guida Jacques vers l’un des bâtiments et ils entrèrent dans une cuisine. La salle était remplie jusqu’au plafond d’écuelles sales et collantes. Il y en avait tant qu’il y avait tout juste la place pour un lavoir. La fée Jeanne tendit alors un chiffon au petit berger et lui dit :
- Voilà ce que je te propose, Jacques : si tu laves toutes ces écuelles avant le levé du soleil, je lève la malédiction. Astique-les jusqu’à qu’on puisse s’y mirer !
Et le brave petit Jacques de retrousser ses manches et de se mettre durement à la tâche. Il rinça et lava et astiqua sans trêve, sans reprendre son souffle ou faiblir, et pourtant, quand ses instincts de berger le prévinrent que l’aube était proche, il releva la tête et faillit éclater en sanglots : il n’en était qu’à la moitié de l’ouvrage. Il se souvint de la gourde :
- Cette fois, c’est vraiment une situation désespérée !
Et il l’ouvrit. Aussitôt, mille petites brises s’échappèrent en tourbillonnant :
- Libres, libres nous sommes ! Délivreur, que voulez-vous ?
Par bonheur, Jacques eu assez de présence d’esprit pour demander à ce que sa tâche soit finie. Les mille brises tourbillonnèrent encore et encore, emportant toutes les écuelles dans leur ronde, et en instant, les reposèrent, immaculées et brillantes, avant de s’envoler toutes en riant par la fenêtre. Il était temps ! Le chant du coq venait de retentir. Le fée Jeanne parut et fut bien obligée de constater que toutes les écuelles étaient si propres qu’on pouvait s’y mirer.
- Je n’ai qu’une parole.
Elle le reconduisit dans la boutique, où, surprise, attendaient le bâton et la fée Héliane ! Jacques fut content de retrouver son ami, bien sûr, mais sa joie fut bientôt tempérée par le fait que le bâton venait tenter de le convaincre, une dernière fois, de renoncer à son projet.
- Jacques, je suis très fier de t’avoir pour ami, je t’assure. Mais je m’en voudrais toute ma vie si tu devais te sacrifier pour moi !
Les fées rajoutèrent qu’elles ne pourraient pas inverser le processus, que seule une entité bien plus puissante en aurait le pouvoir. Elles se joignirent au bâton pour le faire renoncer. Jacques tint bon malgré toutes leurs plaintes, leurs prières, leurs suppliques, leurs conjectures effrayantes, leurs caresses, leurs menaces et sa propre fatigue. Il résista à tout, répétant :
- Je suis ton ami et je vais t’aider à reprendre forme humaine, bâton, que tu le veuilles ou non !
A la fin, il fallut renoncer. La fée Jeanne fit alors boire une potion au bâton et au petit berger et prononça un sort complexe. Aussitôt, Jacques se sentit rapetisser tandis que le bâton reprenait forme humaine.
- Je suis humain ! Je suis humain ! Mais mon pauvre Jacques, tu es…
Un petit agneau doré. Jacques était maintenant un mignon, duveteux, petit agneau à la laine d’or. L’homme retransformé le prit dans ses bras en pleurant des larmes de bonheur et de regret tout à la fois.
- Mon Jacques, mon ami, mon brave… Je prendrai soin de toi, je te le jure ! Aucun animal, non, aucun humain ne sera mieux traité que toi dans mon royaume !
Et il continuait de bercer l’agneau, qui, franchement, commençait à étouffer un peu sous tant d’attentions.
Mon histoire aurait pu s’arrêter là… Mais c’est alors qu’un chant harmonieux s’éleva de nulle part, et les deux fées se prosternèrent précipitamment en s’exclamant :
- La Déesse-Chouette !
Car c’était bien la déesse-Chouette, qui était revenue de campagne contre le Dieu-Océan. Elle passait par là, et ayant vu toute la scène, avait décidé que le sacrifice de Jacques méritait son intervention.
- Un tel dévouement chez un ami est quelque chose de rare et précieux, il serait dommage de le laisser ainsi…
Et d’un geste, comme si de rien n’était, elle rendit à Jacques son apparence et disparu à nouveau vaquer à ses occupations de déesse. Vous imaginez qu’elles purent être la joie et le soulagement à la suite d’un tel retournement ! Quand l’émotion retomba enfin, le roi, Jacques, la jument et son petit poulain repartirent au royaume rouge. La jument retrouva son amie la vache et une grande fête fut donnée en l’honneur du roi et de Jacques. Ils vécurent heureux pour toujours et de leur côté, les fées Héliane et Jeanne firent une tea party.
Spider Stories
La Toile abrite des Araignées de toutes sortes. Certaines sont les voisines sympas du quartier. D'autres... suivent un chemin intéressant. Quelques unes sont franchement monstrueuses.
Recueil de nouvelles inspirées du concept du "Spider-Verse"de Marvel.
The Spider
Terre-41209, Arkam, dans l’Etat du Massachussetts, 1920
Pour l’esprit humain inquiet et cupide, il existe toujours des lieux de réponses... Mais il n’est pas prêt à en payer le prix…
Une nuit à Arkam, comme il y en a des milliers d’autres. Le vent venu des plaines charrie avec lui les glapissements des lycanthropes et l’odeur de pourriture qui émane de la terre agite une foultitude de choses, secrètes et gluantes, qui infestent la ville. Ils rampent sur les murs, les trottoirs, à l’abord des poubelles, partout où l’éclairage public, en service toute la nuit, ne peut les atteindre…
Les habitants d’Arkam ont appris très tôt à vénérer la Fée Electricité…
Il y a du raffut du côté de l’asile. Un long cri humain, strident comme une sirène, perce la clameur, avant d’être brutalement interrompu. Personne n’en bat une paupière. C’est une nuit ordinaire à Arkam.
Un homme s’avance résolument dans les rues d’Arkam, cette nuit, sous les fenêtres aux volets clos d’où fente la lumière des intérieurs, comme les paupières des alligators, à moitié somnolents et à l’affût… Il est jeune. Il présente tous les aspects d’un homme épuisé mais déterminé à aller jusqu’au bout, où qu’il soit. Il porte avec lui une vieille lampe à pétrole et son autre main reste sur le pistolet à sa ceinture. Il a aussi un sac à dos rempli de choses totalement superflues… De l’ail ? Vraiment ? Tssssss….
Notre homme allume diligemment sa lampe alors qu’il atteint la limite de la zone sécurisée par les lampadaires. Il sort, de plus, une petite lampe de poche. Il tressaille à l’entente d’un bruit, il se retourne brusquement, le poing au pistolet, mais ce n’est qu’un pauvre hère. Le sans-abri le dévisage avec des yeux vitreux. Sa bouche, large et édentée, laisse entrevoir, même dans la pénombre, un carnage digne d’un cimetière de bateaux. Et tout aussi puant.
- Je cherche quelqu’un, qu’on appelle The Spider… Savez-vous où je peux le trouver ?
A cela, l’épave humaine répugnante, détruite par la drogue et la misère, le fixe, le regard brièvement lucide. Un regard d’horreur et de pitié.
- C’est… c’est pas vous qui trouvez The Spider, m’sieur. C’est ça qui vous trouve.
- Eh bien, je n’ai pas le temps d’attendre qu’il veuille bien se manifester à moi. Savez-vous où je peux le trouver ?
Gravement, le clochard lui pointe une direction. Puis s’enfuit aussitôt, comme s’il avait le diable aux trousses.
L’homme à la lanterne se lance à l’assaut des ténèbres, explorant les profondeurs de sa cité tel un mini-drone lâché dans les abysses marines. Sa lanterne formant un halo protecteur, il se dirige grâce à sa lampe de poche, illuminant ici ou là une pancarte ou une rue. Il s’efforce de ne pas attarder sa pensée sur les mouvements brusques, les frôlements et les retraites précipitées que déclenche le faisceau de lumière ainsi promené. Il essaye d’occulter les bruits… Les sifflements, les grondements, les raclements, les vagissements, les gargarismes, les cliquetis, les murmures étouffés perpétués dans la noirceur épaisse environnante… Il se concentre sur son objectif : il a passé des semaines à étudier « sa cible », d’après ses recherches sur ses zones d’activités privilégiées et l’indication du sans-abri…
Il arrive dans l’ancienne zone industrielle en friche. Son faisceau capture soudain un filet blanchâtre et gluant, collant au mur d’un entrepôt à moitié écroulé. La substance semble presque vibrer sous la lumière crue. Il approche prudemment du bâtiment, dont l’un des pans béants révèle à l’absence de grand jour son intérieur délabré. Rien d’extraordinaire : poutres et plastiques éventrées, graffitis obscènes, éclats de verre brillants sous la lampe comme les yeux des chats… Et un peu plus de cette substance, collant aux parois comme de la salive solidifiée. L’homme avance d’un pas. Il ne se passe rien. Avance d’un autre pas. Toujours rien. Arrivé au centre, il fait un tour sur lui-même, promenant longuement ses sources de lumière mais les monceaux de briques n’ont rien à lui offrir.
Un autre homme, frappé par la grâce de l’Instinct de Survie, aurait profité de cette aubaine pour rentrer chez lui en courant et se jurer, tout en verrouillant frénétiquement sa porte, de ne plus jamais mettre le pied dehors après le coucher du soleil. Mais cet homme n’est définitivement pas le nôtre, cette nuit, dans cette zone lugubre et isolée de l’une des villes les plus dangereuses du monde.
- The… The Spider ?
Silence. Presque surnaturel. Pesant et moqueur. Bien qu’il ne fasse pas particulièrement chaud, notre homme sent ses glandes sudoripares s’activer. Hum ! Un phénomène intéressant… Il faudrait étudier si cela à voir avec sa propre excitation ou des phéromones inconnus…
- The Spider ? Je sais que vous êtes dans le coin… Je… J’ai vu vos… Toiles. Je voudrais vous poser quelques questions, c’est pour ma thèse. Je suis…
- Idiot, ouais, je sais, Stanford Pines. doctorant en 2ème année de Sciences du Folklore à l’Université Miskatonic.
La voix avait surgi de nulle part, comme émanant des ténèbres même. Etrange… une voix qui semblait humaine, bien que marquée par un accent étranger…. Mais elle hérissait les poils de nuque du dit Stanford Pines, comme les fritures d’une radio captant mal une station.
- Ah… Vous me connaissez déjà… Je suis désolé de vous déranger mais j’aimerais vraiment vous poser des questions…, fait l’étudiant tout en basculant prestement son sac à dos sur le devant, sans jamais lâcher ni sa lanterne ni sa lampe de poche.
Sa déclaration ne déclenche aucune réaction. Au bout de trois longues, interminables minutes, Stanford se décide à relancer le dialogue.
- The Spider ? Vous êtes toujours là ?
Les ténèbres continuent de l’ignorer.
- Je prépare un mémoire sur les forces occultes de notre ville… Et depuis que vous êtes apparu, l’année dernière, je vous trouve… fascinant. J’ai fait quelques recherches sur vous mais je n’ai trouvé que très peu d’informations… Ceux qui disent vous avoir rencontré sont assez… incohérents dans leurs propos.
Un peu pris dans sa propre ferveur intellectuelle et guidé par la fatigue, l’étudiant s’est, inconsciemment, plus ou moins installé : la lanterne posée, il est assis sur un tas de brique, la lampe de torche et le sac sur les genoux. Le carnet sorti, le crayon à l’affût. Il commence à se demander s’il va parler aux murs toute la nuit, lorsqu’un bruit de déplacement le fait brusquement sursauter. Il braque sa lampe de torche : c’est lui… The Spider.
- Fascinant… Tssssss… Comptez sur les étudiants de Miskatonic pour dépeindre les monstres sous leur plus beau jour… Et on s’étonne que l’asile en soit plein.
Il est là… The Spider. Sans emphase, baigné d’ombres noires dans la lumière jaune. Il n’est pas très grand. 1 mètre 65 environ. Son visage presque ovale, assez rond semble absorber la lumière, lui donnant l’air d’un fantôme. Un faciès curieux pour la région, à la frontière entre le Caucasien et l’Oriental, et les yeux bridés : le type du Mongole, fier cavalier des steppes descendant de Genghis Khan. Du reste, une implantation en V des cheveux, noirs et coupés à ras.
Il ramène ses mains devant lui et les croise. Stanford peut admirer ce qui lui a valu le surnom de The Spider : l’individu a les deux annulaires tranchés nets à la base. Ce qui lui fait quatre doigts à chaque main. Croisées, elles forment vraiment une sorte d’araignée pâle et contrefaite…
- Alors Poindexter ? Tu as perdu ta langue ? Et ces milliers questions que tu voulais me poser ?
Sa voix… a un accent slave, peut-être ? Mais toujours cette sensation de crépitement désagréable… Poind-… Stanford tapote son carnet, en proie à une agitation grandissante. Ses mains à lui sont remarquables, d’une autre façon. Elles ont chacune un sixième doigt supplémentaire parfaitement fonctionnel.
- On m’a dit que vous aviez d’étranges… habilités. Selon certaines de mes sources, on vous aurez vu grimper aux murs comme… Comme une araignée. Et vous êtes réputé pour… Comment dire ? Vos dons de prescience ? Pouvez-vous confirmer cela ?
Le visage lunaire, toujours mis en joue par le faisceau, cligne des yeux. Pendant ce battement de paupière, Stanford éprouve un malaise, une sorte d’effroi aussi glaçant et irraisonné que s’il avait jeté un œil par-dessus la rambarde du 40 étage d’un immeuble. Comme si son cerveau avait capté, l’espace d’un éclair, quelque chose de si rapide, si intangible sur ce visage que sa conscience n’avait pas eu le temps de s’en saisir…
- Admire, Poindexter.
Et sans plus de façon, The Spider saute lestement et se hisse dans un concert de membres si rapidement et instinctivement sur l’un des murs à moitié détruits, qu’aucun athlète n’aurait pu l’imiter. Stanford n’a que le temps d’entrevoir l’étrange spectacle d’un corps humain à la verticale, les bras et les jambes perpendiculaires au corps, les articulations tournées dans les mauvais sens… Mais… non, le voilà assis sur le mur, les jambes croisées, l’air d’un jeune homme tout ce qu’il y a de plus normal. Il sort même une cigarette, un briquet, se l’allume et inspire longuement. Cependant Stanford réalise qu’il l’a appelé Poindexter. Deux fois. Personne ne l’a appelé Poindexter depuis le fiasco avec son frè-… personne ne l’a appelé comme ça depuis un bail.
- Au moins la première chose est vraie ! Vous grimpez vraiment comme… euh…
- Une araignée, ouais.
- Hum, alors…Concernant votre vision…
The Spider sourit. A la lueur de la lampe et avec la fumée, cela évoque un peu le Chat de Cheschire.
- Dis donc Poindexter, tu vas être coincé comme ça toute la nuit ? Fais-toi plaisir ! Je suis The Spider, je peux tout te dire, tout ce que tu veux et ne veux pas savoir.
Ici, il le regarde, le regarde vraiment et quelque chose prend Stanford Pines aux tripes. L’… The Spider le surplombe, de son visage rond et pale, comme la lune ou une chouette, et cette fois, Stanford en est sûr, il n’y a quelque chose qui ne va pas avec ses yeux. Sous la nuit noire, baigné de lumière et de fumée, The Spider lui demande et sa voix crépite dans l’air comme un monstrueux grillon échappé de la jungle amazonienne :
- Tu veux connaitre les numéros gagnants du loto ? La date de ta mort ? Quand la Seconde Guerre Mondiale éclatera ? Le premier attentat sur le sol américain ?
- Non… Non…
L’étudiant se passe la langue sur ses lèvres desséchées. Son esprit crépite, lui aussi.
- Dites-moi quelque chose que moi seul je peux connaitre !
- La nuit dernière, tu as rêvé de ton jumeau, Stanley. Il était sur le bateau de votre enfance et il entreposait de la dynamite. Une montagne de dynamite. Il s’est assis dessus. Tu lui as demandé : « Qu’es-ce que tu fais ? ». « Ça ». Et il a allumé la mèche. Tu t’es réveillé mais ce n’était que le tonnerre…
Silence. The Spider exalte la fumée à pleine bouche. Stanford, lui, a du mal à respirer. Pour reprendre contenance, il se force à gribouiller quelque chose. Il voudrait croquer la silhouette du… De son interlocuteur, saisir le visage lunaire sur le papier, mais tout son talent, à cet instant, lui échappe. Il n’arrive qu’à des formes avortées. Son empoigne est si forte sur le pauvre matériel qu’il en gémit et grince doucement, au bord de la rupture.
- Stanford. Tu n’es pas venu me voir pour ta stupide thèse.
- D’où venez-vous ? Vous n’étiez pas là l’année dernière. Qui êtes –vous ? Ou plutôt, qu’êtes-vous ?
Un son saccadé, un peu étouffé. Eberlué, Stanford voit The Spider rire. Ce rire, le propre de l’Homme, dit-on, ne fait rien pour le réconforter.
- Ah, tout de suite, les questions de l’étudiant soucieux, hein ? Tsssssss…
Il joue avec sa cigarette maintenant éteinte et c’est comme s’il était parti pour l’ignorer à nouveau mais il finit par répondre pourtant :
- Disons que j’ai mes moyens pour voyager. Si je suis là, tu le dois au Dr. Gilman. Ce bon Dr. Gilman… Quel dommage qu’il ne sache pas faire face à ses démons… Il m’a ramené dans ses valises depuis Londres.
- Oh, donc vous êtes anglais ?
- I’m so British, right ? fait The Spider en contrefaisant l’accent londonien grotesquement. Nan, je plaisante. J’étais que de passage. Je traînais sur Whitechapel quand Gilman m’a trouvé. Il voulait m’étudier ici, avec les moyens adéquats, qu’il disait…
Le Dr. Gilman…Oui, bien sûr que Stanford en a entendu parler. Un savant émérite… Mort. Une sale affaire, un fait divers obscur…
- Si vous n’êtes pas de Londres, d’où venez-vous? Quel est-votre but ?
- Hé, on vient bien tous de quelque part, non ? Est-ce que je te demande, moi, si tu viens bien de la chatte de ta mère ? Et mon but ? Sais-t-on seulement où on va ?
Et le voilà qui se rallume une cigarette. Stanford décide de ne pas lâcher.
- D’où. Venez. Vous ?
- Tssssss…D’Obljaj.
Et comme l’étudiant continue de le fixer :
- Non, tu connais pas. C’est un trou perdu dans les Balkans. Y a rien là-bas, à part des Serbes et la misère.
- Ah…Vous êtes né là-bas ? Est-ce que…vous étiez… humain ?
Exaltation. Fumée. L’être jette sa cigarette. Son visage, sans écran, est éclairé comme un faisceau. Oui, il y a bien quelque chose qui cloche… Stanford est trop loin mais il a l’intuition que s’il s’approchait, il verrait des choses qui ne lui plairaient pas. La créature joue avec ses mains mutilées. Araignée de doigts. Au fond, nous ne sommes pas si diff-…. NON ! Non. Absolument pas. C’est une pensée trop dangereuse pour être entretenue.
- Mon nom était Petar Princip. Je peux te le dire, tu ne le répéteras pas… Le seul mérite de ma famille, c’est d’avoir déclenché la Première guerre mondiale. Sacré Gravilo, va !
Soudain revigoré d’une apparente bonne humeur, The Spider saute de son perchoir et fuse vers Stanford. Il l’attrape par le collet et le jeune homme, malgré ses quelques centimètres en plus, se trouve complètement maitrisé, dominé par la prise de fer de l’autre… Et là, à quelques centimètres du visage de celui qu’il est venu chercher, Stanford Pines, doctorant en 2ème année de Sciences du Folklore à l’Université de Miskatonic, regrette toutes les décisions de sa vie qui l’ont amené à cet instant.
Le… La chose le tient, elle est là, à quelques centimètres de lui et il ne peut plus, malgré les efforts de son cerveau, la conjurer. Il ne peut plus ignorer la nature profondément inhumaine de la créature qui lui sourit : ses dents sont trop pointues, la texture de sa peau trop lisse, trop blanche, on dirait une larve… Ses petits yeux bridés sont entièrement noirs et ils reflètent la lumière d’une drôle de façon… Stanford est soudain pris d’une violente sensation de dégoût. Il ferme les yeux.
- Regarde-moi, Stanford !
En dépit de la volonté profonde de tout son être, Stanford se retrouve à ouvrir les yeux. Six le dévisagent en retour. The Spider les cligne par paire, une par une.
- Eh bien, Poindexter ? On ne me trouve pas à son goût ? Tu sais, je n’aime pas les gens qui tournent autour du pot. Si tu me disais le vrai motif de ta visite ?
- Lâ…Lâchez-moi ! se débat frénétiquement le pauvre étudiant.
- Tssssss…Allons, je sais déjà ce que tu veux me demander. Crache le morceau, on gagnerait du temps.
- Alors pourquoi ne me le dites-vous pas di…directement ?!
- Ce serait moins drôle. Vas-y, demande.
Dans sa lutte hystérique pour s’échapper, Stanford fait tomber calepin et crayon. Son pied atteint la lanterne qui se brise, faisant mourir la lumière protectrice… La lampe de poche, miraculeusement rescapée, a glissé dans un coin, il peut la voir du coin de l’œil… Cela lui redonne un peu de vigueur, il crache :
- Je n’ai rien à vous demander !
- Faux. Tous ceux qui me trouvent…Que je trouve ont quelque chose à savoir. Ils n’ont juste pas envie de le savoir.
- Lâchez-moi !
- Je ne peux pas. Tu es venu à moi. Il faut que je t’en donne pour ton argent…
Du coin de l’œil, Stanford surveille la lampe et…Horreur, est-ce que le faisceau s’est mis à clignoter ? Il ne peut pas perdre plus de temps ici. Il doit rentrer chez lui et l’aube est encore loin… Pris d’une inspiration subite, il sort son pistolet et parvient à le coller contre la tête de The Spider.
- Aha ! C’est fini mon coco ! Lâche-moi ou je te plombe !
Silence. Stanford ne peut plus voir son assaillant, plongé comme il l’est dans la quasi obscurité. Aussi ne s’attend-t-il absolument pas à se faire arracher son arme. Il hurle, deux doigts cassés dans la manœuvre. Le pistolet, jeté contre un quelconque dépôt métallique, fait un bruit assourdissant.
- Assez joué ! Stanford Pines ! Dis-moi pourquoi tu es venu me trouver !
Vaincu par la douleur et la terreur, l’homme s’effondre. Il sanglote.
- Mon…mon frère…
- Ce bon vieux Stanley ? Il est mort. Depuis votre dispute en fin de lycée, il a erré de casinos en caisses volées, de mauvais coups en mauvais lieux, de déveines en décuites. Il n’a jamais eu de chance, tu comprends ? Il espérait que tu le rappelles un jour mais tu ne l’as jamais fait… Tant pis ! Il s’est mis le pétard dans la bouche et a tiré. C’était il y a trois jours. Si ça peut te consoler, il est mort en te haïssant.
Et la créature le relâche. Stanford Pines ne se relève pas. Le regard vide, il voit la lumière de sa lampe torche s’éteindre, indifférent.
- Mon Dieu… C’est vrai. Tu es un monstre. Tu es le Diable.
- Oh non, je ne suis que l’araignée sympa du quartier.
Et de nouveau ce rire… Dans le noir, les bruits… les sifflements, les grondements, les raclements, les vagissements, les gargarismes, les cliquetis, les murmures… Ils gagnent en intensité à chaque seconde qui passe…
Un long cri humain, strident comme une sirène, résonne du coté de la zone industrielle désaffectée. C’est une nuit ordinaire à Arkam.
Octobre de la Souffrance, année 2020
"Ma modeste contribution au "Whumptober 2020". Prenons tous un grand plaisir à être malheureux et faisons couler le sang et les larmes ! "
Dixit quelqu'un qui se fait une idée très personnelle du mot "whumpt".
Brave Fille
Whumptober 2020
Jour 8 : « Mais où sont-ils tous partis ? » (« Ne dis pas au revoir » / Abandonné / Isolation)
Laïka dans l’espace.
Inspirations : Space Wanderer d’Ethereal Snake, Laïka de Kill Hannah (dont les paroles sont reprises ici) et Laïka de Stick Fingers.
À Frisette et ses semblables, morts sans sépultures, martyrs de la science.
(Inscription sur la tombe de Frisette au cimetière des animaux de Villepinte, France)
Elle eut plusieurs noms. Les scientifiques russes qui l’avaient recueillie l’appelaient Koudriavka, ce qui veut dire « Petite Frisée », Joutchka ou encore Limontchik. La presse américaine la surnomma Muttnik, les Français Frisette mais ce fut sous le nom de Laïka, « l’Aboyeuse », qu’elle serait connue du monde entier.
Pendant des années, des décennies, des générations, ce nom serait repris et acclamé.
On verrait fleurir sur les timbres et les journaux l’image d’une petite chienne blanche et marron. La tête fine, les oreilles triangulaires et la queue bouclée. Un petit animal à l’air fort sympathique, une vraie mascotte, vendue en peluches, en bande dessinées, en chansons, en films… On lui érigerait un monument et les musées immortaliseraient son nom : Laïka, premier chien envoyé dans l’espace - 1957.
Tant de gloire manifeste et pourtant. Quand je pense à Laïka, la mélancolie me prend. Je ne peux m’empêcher de me demander ce que le premier chien envoyé dans l’espace a bien pu ressentir là-haut, à des années-lumière de notre Terre.
oOo
Être enfermée dans des espaces étroits pendant longtemps, elle connaissait. Elle avait été entrainée. Ses humains la laissaient seule dans une cage de plus en plus petite pendant des jours et des jours… Le but du jeu était de bouger le moins possible. Si elle avait été « sage », on la laissait sortir, on la caressait et on lui donnait quelque chose de bon à manger. On lui disait qu’elle était « une brave fille ». Laïka ne savait pas ce qu’était une brave fille mais elle aimait qu’on le lui dise sur ce ton.
Elle n’avait pas toujours été une brave fille. Avant, elle n’avait pas d’humains, elle vivait seule dans les rues d’une grande ville. Mais un jour des humains l’avaient prise et emmenée dans ce grand bâtiment où d’autres humains gardaient des chiens et leur faisaient faire des choses bizarres. On lui faisait manger une espèce de nourriture molle qui sentait les produits chimiques. Ce n’était pas bon mais elle s’y était habituée. On la faisait rester dans des cages de plus en plus petites, de plus en plus serrées et on la grondait si elle aboyait ou s’agitait. On lui faisait porter des « combinaisons » lourdes et encombrantes qui entravaient ses mouvements. Pire, on la mettait parfois dans une machine qui bougeait et tournait très très vite ! C’était effrayant ! Mais ça finissait toujours par s’arrêter et après, on la tenait, on la caressait, on lui disait qu’elle était une brave fille et on lui donnait même un biscuit. La vie était belle dans l’ensemble.
Elle jouait avec les autres chiens, elle sortait parfois pour courir et aboyer dehors. Le dehors était tellement intéressant, il y avait parfois des écureuils. Et toujours de nouvelles odeurs et de nouveaux coins pour faire pipi. Il n’y pas longtemps, un de ses humains l’avait même emmenée « à la maison » et elle avait passé une longue journée à jouer avec des petits humains. C’était follement amusant !
Born in the year of the cats
Taught to fight for what you want
Razed in fire and ash
Tonight there's no turning back
Voilà ce qu’aurait pu se dire Laïka dans sa petite cabine dans l’espace si son espèce avait été propice à l’introspection. Mais Laika, selon toute vraisemblance, ne songeait pas au passé, bon ou mauvais. Le lancement de la fusée avait été une expérience au-delà du spectre du tolérable. Son petit cœur avait battu trois à quatre fois plus vite que la normale, elle aurait pu mourir comme ça, sur le coup, de pure terreur. Elle ne pouvait pas bouger. Même si sa cabine avait été plus grande, sa combinaison l’en empêchait. Elle était enchainée. Elle s’était fait pipi dessus mais le drôle de tuyau qu’on avait collé à son bassin avait recueilli son urine. En fait, on lui avait collé toutes sortes de fils sur le corps. Laika ne pouvait pas savoir que ces électrodes seraient les derniers témoins silencieux de sa vie.
Pour l’instant, elle se sentait bien seule. Elle avait l’habitude de la solitude mais là, c’était trop. Elle avait peur. Ici l’air était bizarre, elle sentait ses organes flotter. Elle avait chaud. De plus en plus chaud. Elle voulait sortir ! Elle aurait voulu bouger ou aboyer mais ce n’était pas permis. Elle devait être une brave fille et on viendrait la chercher.
The city screams your destiny
There's no gravity, high in your flying machine
Watch over me, where are you now ?
Are you feeling well or are you breaking down ?
Pendant que Laïka patientait, Spoutnick 2 faisait l’Histoire. Le lourd satellite orbitait autour de la planète bleue qui avait l’air d’une orange. Si Laïka avait regardé, elle aurait eu une vision qu’aucun homme n’avait encore eu et n’aurait avant quatre ans après elle. Des astéroïdes frôlaient le fragile vaisseau et les planètes le saluaient. L’Espace levait le premier de ses voiles à l’œil curieux de l’Humanité.
I know how alone you feel so far away
While they pretend to remember you
Qu’est-ce que ça peut bien faire, l’Espace, pour une petite chienne qui rêve de soleil et d’air frais ? Donnez-lui des caresses et des friandises ! Des jeux et des longues promenades où elle pourrait courir après les écureuils… Renifler les nouvelles odeurs et faire pipi aux meilleurs endroits. Et aboyer. Aboyer comme pour dire : « J’existe ! »
Laika, I'll make you proud
Laika, I'll make you proud
Mais les humains ne revenaient pas. Où étaient-ils tous partis ? Laïka était pourtant une brave fille, elle avait fait tout bien comme il faut. Il faisait trop chaud, c’était insupportable. Elle ne pouvait pas bouger. Pas respirer. Sa langue râpeuse et sèche avait lapé l’eau qu’on lui avait laissée mais ça ne suffisait pas, ça ne suffisait plus. Ses paupières étaient lourdes, elle s’endormit. Jusqu’à la dernière seconde de son état de conscience, Laïka ne douta pas que des mains aimantes viendraient la délivrer et la féliciter, lui disant que c’était une brave fille.
Is Laika coming home?
Laika, please come home
Le Gentillame et son Ombre
Whumptober 2020
Jour 15 : « Dans l’Inconnu. » (Possession / Guérison magique / Science qui tourne mal). Le premier.
Pokémon. Un conte de Sinnoh révèle enfin la vérité sur un certain gentleman…
Chanson : « Cette ombre », d’Emilie Simon.
L’histoire que je vais vous raconter me vient de ma mère. Elle la tient de sa propre mère et de sa grand-mère avant elle. Certains n’y verront qu’un conte pour enfants mais je vous le dis tout de suite : tout est vrai. Vous en trouverez des versions à Jotho, Kanto et Hoenn mais nous seuls, à Sinnoh, possédons la vraie. Nous, on a la vérité.
Cela remonte à bien longtemps. À l’époque, les Humains n’étaient pas très différents des Pokémons… Ou c’était eux qui n’étaient pas très différents de nous. Il n’y avait pas de gouffre, pas de rupture de mondes entre les deux : les Humains et les Pokémons vivaient ensemble, comme des gens de la même famille. Ils dinaient à la même table. Vivaient dans les mêmes maisons. Et dormaient dans les mêmes lits. Les mariages entre Humains et Pokémons y étaient alors banals et fréquents.
Dans un village, pas très loin d’ici, il y avait une jeune paysanne belle comme un miracle. D’une beauté pure, comme le soleil qui se mire dans l’eau, comme la source qui jaillit des entrailles de la Terre. On dit qu’elle laissait en état d’admiration tous les êtres qui la voyaient.
Beaucoup de poètes célébrèrent avec des rimes aux tournures alambiquées cette splendeur, la comparant tour à tour aux fleurs, aux astres, aux déesses mais celui qui lui rendit l’hommage le plus sincère n’était pas un poète. Une fois, alors que l’hiver abattait un couvercle noir sur le monde, on toqua à sa porte. Elle ouvrit : un petit enfant à moitié gelé se tenait sur le seuil. Il tenait une lanterne éteinte. Naturellement émue, elle lui proposa de se réchauffer mais il lui tendit sa lanterne en disant :
- S’cusez moi man’zelle… J’avions plus de feu chez nous…Mais si vous pouvions nous donnez un peu de vot’ beauté, on serions au chaud tout l’hiver !
Telle était la beauté de cette paysanne. Bien sûr, la beauté n’est rien sans le cœur et notre demoiselle n’en manquait pas. C’était, par ailleurs, ses seules richesses. Ses parents étaient morts lorsqu’elle était très jeune, la laissant orpheline et sans le sou.
Un jour, un noble cavalier qui chassait au Flambusard s’arrêta au village pour désaltérer sa monture. Il était beau et il avait fière allure dans ses habits blancs et sa grande cape vert sapin en velours. Ses rubans étaient rouge vermeil, de la même couleur que ses yeux. Il avait la peau aussi blanche que la neige et un visage littéralement inhumain. Ses avant-bras étaient à la semblance de lames tranchantes et il se déplaçait avec la grâce et la légèreté du vent.
Notre paysanne lui apporta de l’eau et aussitôt qu’il l’aperçut, toute rose et fraîche dans son tablier, le cavalier en tomba amoureux. Subjugué par sa beauté, il la demanda en mariage mais je ne sais pourquoi, sans doute intimidée par la soudaineté de la chose, elle refusa.
- M’sieur, je n’connaissions même point vot’nom !
Se voyant contraint de freiner ses ardeurs, l’étranger accepta de mener cette affaire à un train plus modéré. Il s’inclina en se présentant :
- Gentillame, pour vous adorer, très chère.
Il lui fit la cour. Ce fût d’un goût exquis, le prétendant était issu d’une lignée noble et connaissait ses manières. Il lui offrit des cadeaux rares et délicats : des fleurs exotiques, un oiseau mécanique, un foulard de soie fine aux couleurs chatoyantes… Il lui récitait des poèmes et l’emmenait pendant de longues balades à dos de Galopa, à travers champs et forêts, dans les endroits les plus reculés et les plus beaux de notre région. Des lacs aux eaux chantantes au fond desquelles dorment des dieux malicieux, des montagnes dont le sommet enneigé ne fond jamais, des forêts profondes où tout peut arriver… Tant de merveilles, cela lui fit gonfler le cœur et tourner la tête, la pauvrette. La belle avait, bien sûr, l’habitude d’être le centre d’attention de son village. Mais être l’objet de tant de dévotion ! Recevoir un amour si beau et si noble ! Oh, elle en fut perdue.
Pendant un temps très court et infini, ils furent parfaitement heureux. Seuls, dans leur amour, tels une paire de Lovdiscs, ils goûtèrent la lune de miel.
Mais la lune de miel fit place à la lune d’absinthe. Gentillame dû s’absenter pour régler des affaires de famille. Il en fût fort contrarié et fit milles déclarations d’amour à sa belle, qui, de son côté, fit des serments de fidélité tout aussi extravagants. Elle attendit son retour. Longtemps. Lorsqu’elle se décida finalement à aller aux nouvelles, craignant qu’il ne lui soit arrivé malheur, ce fût pour apprendre qu’il s’était marié avec une comtesse au sourire sardonique et aux doigts couverts de bagues en diamants. La nouvelle lui fit un tel choc qu’elle en tomba en catatonie.
On l’allongea, un médecin appliqua des baumes et prescrivit des traitements mais rien n’y fit : en quelques jours la malheureuse jeune fille s’éteignit, morte de chagrin.
Cette ombre venue ici détruit tout
Est-ce que Gentillame éprouva au moins du remord pour cette mauvaise action ? Pour ma part, je crois que oui mais je ne peux pas le prouver. Ce que je sais, en tout cas, c’est que le jour après la mort de la jeune paysanne, alors qu’il était avec sa comtesse et lui contait milles sottises pour couvrir le vide qu’elle lui inspirait dans son cœur, son regard tomba sur sa propre ombre. Celle-ci formait à la perfection sa silhouette. Elle lui sembla très sombre, plus qu’elle ne l’aurait dû par une journée ensoleillée. Mais ce n’était qu’une ombre, au final, il n’y prêta pas plus d’attention que ça.
Cette ombre venue ici détruit tout
La vie de Gentillame était éclatante, à défaut d’être aimante. Son mariage avec la riche comtesse lui avait assuré, lui et sa famille, une vie de confort et de prestige. Il côtoyait maintenant les plus grands noms de la cour, baisait les mains des plus grandes dames et philosophait avec les plus grands esprits. Il avait du charme et du caractère : tous l’aimaient bien. Enfin, presque tous.
Un soir, un marquis, certainement jaloux de son succès, se laissa à boire une coupe de trop et à faire un commentaire déplacé :
- Il est certain que quelqu’un est monté en grade depuis qu’il ne court plus après les gueuses !
Fou de rage, le concerné réclama aussitôt un duel. Mais ses amis et ceux de l’insolent s’interposèrent : l’offense était, somme toute, dérisoire, et la réclamation bien trop radicale. Plein de bonnes intentions, les tiers partis poussèrent à la réconciliation, jusqu’à ce que, à contrecœur, le marquis présente ses excuses du bout des lèvres. Gentillame n’en tira aucune satisfaction.
Après cet incident, il prit le chemin du retour à pied, morose. La lune était courbe et présentait un sourire torve. Les fenêtres semblaient l’épier comme autant d’yeux fluorescents. Peut-être était-il un peu plus fatigué qu’à l’ordinaire ? Il monta une côte plus lentement que d’habitude, sentant une légère résistance dans ses mollets. Hum. « Trop de petits fours et pas assez d’exercices », se dit-il. « Il faut que je revoie ça demain. »
Une maison près de la route avait laissé sa porte ouverte, laissant le feu à l’intérieur éclairer le mur opposé. Lorsque Gentillame passa devant, son ombre s’en détacha nettement. Elle était grande et menaçante.
Dans la nuit, dans la nuit
Avance, avance une ombre
Dans la nuit, dans la nuit
Le lendemain, le beau monde de la cour fut secoué par une nouvelle sensationnelle : un marquis, le même qui avait insulté Gentillame, avait été victime d’une odieuse agression ! Juste sur le pas de sa demeure, il avait été tiré par une force inconnue et passé à tabac comme un malpropre. Il n’avait rien pu voir de son agresseur. La cour en fut scandalisée. On fit des recherches mais faute de pistes, elles furent condamnées à l’échec.
- Tu te rends compte… ! Quelle attaque lâche et sournoise !
S’émouvait un proche de Gentillame. Ce dernier approuva mollement. Son ami lui demanda s’il allait bien. Il faut dire que le jeune noble ne semblait pas dans son assiette, l’expression hagarde et la posture curieusement abattue. Son teint était neige sale.
- Ne néglige pas ta santé, mon ami. Tu as une mine épouvantable.
Gentillame promit d’y faire prendre garde. Les jours qui suivirent l’événement ne furent guère remarquables. Toutefois, le jeune aristocrate prenait ses distances avec la cour. Petit à petit, sans en prendre l’air, on le voyait de moins en moins aux bals et aux salons. Chacune de ses apparitions, de plus en plus fugaces, le montrait un peu plus amaigri qu’auparavant. Ses amis s’inquiétaient.
- Mais que fais-tu donc pour te mettre dans des états pareils ? Va à la campagne, l’air frais te fera du bien. Ce qu’il te faut, c’est du repos.
- Oh mais du repos, je n’en maque pas…Figurez-vous que je passe mes journées à dormir.
On ne le crut pas. Les cernes violacés qui barraient sa figure jouaient en sa défaveur.
Une ombre qui nous lie
Dans la nuit, dans la nuit
Il partit se reposer dans une maison de campagne. Avec son épouse, qui avait insisté pour l’accompagner, sans doute pour se donner une bonne image. Cela se révéla une mauvaise idée. La comtesse ne manquait pas de charme ni de piquant mais elle n’avait pas une once de compassion à offrir. La vie mondaine de la capitale lui manquait et elle ne tarda à ressentir le malade pour l’isolement qu’il lui faisait subir. Elle alternait les journées entre complaintes bruyantes et remarques passives-agressives selon son humeur, qui était toujours invariablement mauvaise. Cela aurait été épuisant pour la personne la mieux disposée du monde, ce fut très éprouvant pour le convalescent. L’air frais de la province ne tenait pas ses promesses : il avait un teint cadavérique. Des cernes marrons et violets si prononcés qu’ils en semblaient des bleus. Une maigreur affligeante, une fatigue constante qui le tenait abruti. Bref, un véritable épouvantail.
- Qu’est-ce que j’ai fait pour récolter un mari pareil… Ressaisis toi, bon sang ! Tu crois que c’est facile pour moi ? Toutes mes amies me regardent avec un air de condoléance comme si j’étais déjà veuve. Je passe pour quoi ? Tu écoutes ce que je te dis ?
Gentillame marmonna vaguement son approbation avant de prendre la périlleuse marche vers sa chambre. Chaque pas lui coûtait : il lui semblait qu’un boulet invisible était attaché à ses jambes, le tirant en arrière. Sur le mur du couloir lambrissé, son ombre distordue s’étirait, sinistre.
Qu'est-ce qui nous rapproche ce soir ?
Qu'est-ce qui nous rapproche ce soir ?
Tout à fait excédée par la vie monotone de la province, la comtesse finit par annoncer sa décision de retourner à la capitale. Gentillame eut peine à dissimuler son soulagement. La comtesse n’avait jamais pris une place signifiante dans son cœur mais ces derniers jours coincés en sa compagnie l’avaient rendu odieuse à son esprit. Leur mariage reposait sur un mince vernis de civilités et le jeune aristocrate atteignait ses limites.
- Surtout, ma chère, ne vous inquiétez pas pour moi…, lui assurait-il, de crainte qu’elle change d’avis.
Son épouse se contenta de renifler d’un air méprisant, se détournant un instant du contrôle des domestiques qui chargeaient ses bagages dans le carrosse.
- Oh, je n’y compte pas ! Vraiment, si vous vouliez passer le restant de vos jours dans un trou perdu, vous auriez mieux fait d’épouser cette petite paysanne qui vous plaisait tant, très cher !
Sur cette dernière méchanceté, elle monta en voiture, le cocher cria : « En avant ! » et l’équipage se mit en trombe, soulevant un nuage de poussière sur son passage. Gentillame le regarda partir, l’air sinistre. Son ombre, toujours présente, emplissait tout l’espace derrière lui.
Cruauté omniprésente qui dévaste et fait table rase
C'est indolore tellement ça fait mal
Oh ! Mais alors, il se passa quelque chose de tout à fait inattendu ! Sans que rien ne le laisse présager, le carrosse de la comtesse fut intercédé. Non. « Intercédé » n’est pas le mot exact. « Sauvagement attaqué » décrit mieux la situation.
Eberluée, la capitale vit arriver Madame la comtesse, rapatriée en urgence par la garde. De la fierté de la grande dame de cour, il ne restait rien. Sur un brancard, la tête enturbannée d’un énorme pansement, elle hurlait, vociférant à qui voulait l’entendre :
- C’EST MON MARI ! JE L’AI VU ! IL A VOULU ME TUER ! C’EST UN DÉMON !
On eut le plus grand mal à la ramener à un semblant de calme. Il faut dire que le choc était violent. L’agression avait laissé l’un des Galopas tireurs mort, la gorge tranchée d’un coup net. Tous les domestiques de la suite avaient été grièvement blessés. La comtesse elle-même n’avait eu la vie sauve que grâce au blindage du véhicule, maintenant réduit à l’état d’épave.
- PUISQUE C’EST MON MARI, JE VOUS DIS ! IL VEUT MA MORT !
- Calmez-vous Madame ! On va regarder ça de plus près !
On le fit. On envoya un officier et sa suite à la résidence de Gentillame, premièrement pour l’informer que sa femme avait failli être réduite en charpie, deuxièmement pour évaluer s’il aurait pu faire le coup. Quant à cela, l’officier eut bientôt son avis fixé. Il y trouva un Gentillame misérable, tremblant, souffreteux comme un vieillard. Le voyant le dos courbé, peinant à mettre un pas devant l’autre, il lui dit :
- C’est bon, l’ami. Tâchez de bien vous rétablir et ne vous en faites pas trop pour votre femme. Elle est entre de bonnes mains.
La comtesse ne prit pas la nouvelle avec grâce. En fait, elle la prit si mal qu’elle en fit une violente crise d’hystérie, griffant et hurlant à tout va que son mari était un meurtrier, un assassin, un égorgeur, et que tous, étaient de mèche avec lui. Tenter de la raisonner était inutile.
- Elle déraisonne, conclurent les médecins. Elle est un danger pour elle-même et les autres. Il faut l’isoler.
On prit la douloureuse décision de l’enfermer dans un asile.
Avance, avance une ombre
Dans la nuit, dans la nuit
Gentillame n’avait jamais aimé la comtesse. Mais sa déchéance lui fit un choc. Brusquement délivré de sa présence et libre de disposer de toutes les richesses qu’elle lui laissait, il ne savait trop quoi en faire. De toute façon, il se sentait trop mal pour faire des folies. Néanmoins, il était las de contempler les murs de sa chambre. Il demanda une chaise à porteurs et se fit promener à travers les paysages bucoliques de notre beau pays. À travers l’ouverture de son moyen de locomotion, il voyait passer les champs, puis les forêts… Et les montagnes au sommet éternellement blanc dans le lointain… Soudain, reconnaissant un endroit particulier, il fit arrêter son équipage. Ses porteurs l’aidèrent à descendre, le soutenant plus qu’autre chose, et il leur demanda de le laisser seul un instant.
- Vous êtes sûr Monsieur ?
- Certain, mes braves. Allez donc dans cette direction, vous y trouverez un petit village très sympathique dans un kilomètre. Soyez aimables, commandez-vous une bière et ramenez-moi une outre d’eau, les congédia-t-il avec quelques pièces.
Les domestiques partis, Gentillame resta seul avec sa mélancolie. Ce fameux village était celui de la jeune paysanne, son véritable amour. Ce lieu même où il était à présent avait été témoin de leur passion naïve. Empli d’émotion, il caressa le tronc du chêne qui avait abrité leurs baisers fougueux et se demanda comment il en était arrivé là.
- J’ai commis une terrible erreur, conclut-il.
Quelqu’un ricana. Il se retourna, aux aguets, mais il ne pût discerner aucune autre présence que la sienne.
- QUI EST-LÀ ? MONTREZ-VOUS !
Seuls le silence et le bruissement du vent lui répondirent. Gentillame était sur le point d’accuser ses nerfs de lui jouer des tours lorsque ! Ça y est ! Le détestable ricanement, cruel et moqueur reprit ! Mais d’où venait-il ?
- Ah ! Ah ! L’hypocrisie d’un fat !
La voix venait de derrière lui. Gentillame se retourna encore. Il n’y avait personne. Sans qu’il ne s’en rende compte, la journée avait progressé. À présent, le soleil n’était plus qu’une grosse balle rouge incandescente qui plongeait derrière les collines, éclairant le monde d’une lumière déclinante. L’ombre du jeune noble s’étirait, noire comme la suie. Démesurée, elle n’était plus qu’une parodie difforme de sa silhouette.
- Montrez-vous, espèce de lâche !
- Ah ! La belle insulte venant d’un traître ! Un lâche doublé d’un couard !
Gentillame baissa les yeux. L’ombre sembla lui renvoyer son regard. Pris d’une révulsion subite, il lui fit une Grimace. En réponse, l’ombre lui sourit. Non, ce n’est pas une image. Lui sourit. Il le voyait bien car le sourire fendait l’obscurité pure de l’ombre, laissant une bande de terre à l’emplacement de la « tête ».
- Qui êtes-vous ?!
- Ma foi, c’est bien simple. Je suis toi.
Gentillame accueillit la révélation remarquablement bien.
- Comme si j’allais croire ça ! Va-t’en, esprit malin ! Ou je t’y forcerai !
- Mais c’est toi qui m’as invité. À chaque mensonge, chaque promesse non tenue, chaque bassesse que tu t’es permise… J’ai grandi. Tu te crois grand prince, n’est-ce pas ? Mais au regard de l’ombre dans ton cœur, tu ne vaux pas grand-chose.
Ces dernières paroles accablèrent le jeune noble. Car il sentait qu’elles étaient vraies. J’ignore alors ce qui l’a motivé par la suite. Est-ce le souvenir de la jeune paysanne, du temps de leur idylle, parenthèse enchantée où il s’était sentit l’âme d’un géant ? Est-ce l’orgueil ? Est-ce le remord d’avoir causé la perte des deux femmes de sa vie ? Est-ce un mélange de tout cela ? Nul ne le saura. Ce que dit la légende, c’est que Gentillame, face à la perspective de céder au désespoir le plus abject, se redressa. Se tint droit face à l’Ombre. Et déclara :
- Je refuse de vivre sous ton emprise. J’ai causé bien des torts dans ma vie, certains impardonnables, mais je passerai le reste de mon existence à les expier. Désormais, je serai au service de l’amour et de la courtoisie et non l’inverse. Plus aucune femme n’aura à souffrir de ma lâcheté. Tu n’as plus de pouvoir sur moi. DISPARAIS !
Sur cette dernière parole, il abattit ses lames à ses pieds, là ou il était connecté à l’Ombre. Du sang jaillit, l’Ombre hurla, se tordit et s’évapora, tel un mauvais nuage, loin, très loin d’ici. Lorsque les domestiques revinrent, ils trouvèrent leur maître assis au pied d’un arbre, les pieds ensanglantés et l’air rajeuni de dix ans. Ils ne l’avaient jamais vu aussi heureux qu’en cet instant.
- Je me suis trouvé et je me suis réglé mon compte, leur expliqua-t-il.
Ils préférèrent ne pas poser de questions.
Et entre en ligne un nouveau jeu vieux comme le monde
Cache cache, ennemi tortueux, on est plus fort
Qu'est-ce qui nous rapproche ce soir ?
Qu'est-ce qui nous rapproche ce soir ?
Le noble tint parole. Changeant son comportement en amour, il gagna le nom de « Gallame », que se partagent ses descendants. Désormais, les Gallames sauvages vivent dans les montagnes ou les profondeurs des forêts, loin des Humains. Ils sont toujours serviables, toujours courtois et défenseurs des plus faibles mais ils ne prennent plus les humaines pour compagnes.
Et l’Ombre, me direz-vous ? On dit qu’elle a fui très loin, jusqu’au pays d’Unys. Là-bas, acquérant sa propre personnalité, elle continua à attaquer tout ce qui se trouvait sur son passage. Les autochtones ne tardèrent pas à signaler la présence d’un monstre jusqu’alors inconnu : une brute humanoïde de ténèbres, bardée de fer avec des bras comme des épées. Plus inquiétant encore, la chose avait trouvé, on ne sait comment, le moyen de se multiplier, se créant des pions à son image… À un autre Âge, certains professeurs Pokémons relèveraient les similitudes et les différences entre les espèces dites « Gallame » et « Scalproie ». Sans savoir trop quoi en faire.
- Bah, concluraient-ils, ce n’est qu’une coïncidence évolutive.
Quatre Connards dans l' Apocalypse Zombie. Ça tourne mal.
Whumptober 2020
Jour 20 : « Toto, j’ai l’impression que nous ne sommes plus au Kansas. » (Perdu / Médecine de terrain / Médiéval). J'ai essayé de faire un peu des trois mais c'est surtout le premier.
Death Road to Canada. Equipe : Baby Eagle, Koala, le Barde et Toto le chien. Le 20ème jour. Mode Marathon. L’Horreur continue…
« Belle qui tiens ma vie » est un clin d’œil à Kaamelott.
Le plan pour échapper à l’Apocalypse Zombie était de rouler non-stop de la Floride au Canada pendant 30 jours. Malgré le pessimisme naturel de Baby Eagle, il lui était arrivé de rappeler aux autres, à la faveur d’un campement sinistre en bord de route, que le plan n’était pas ENCORE compromis. Techniquement, il était toujours en cours. Même le délai n’était pas dépassé. Il faut dire que les événements s’étaient enchaînés à une rapidité ridicule.
Au commencement, deux amies prenaient conscience avec une lucidité pénible qu’elles n’avaient plus rien à gagner à zoner dans l’État de Floride, au milieu des zombies et des ruines. Un semblant de plan, celui de rouler non-stop jusqu’au Canada pendant 30 jours, avait été fait. Baby Eagle avait rassemblé la voiture, l’essence, un peu de provisions et un petit couteau pour poignarder à la plus-que-mort les zombies. Koala avait ramené une trousse de secours et un balai. Pour balayer les zombies.
Au premier jour, le duo de choc avait pillé un hypermarché abandonné avec succès.
Au cinquième jour, elles avaient récupéré un chien dans un hôtel nommé « Ouaf ! Ouaf ! ». Personne ne prit la peine d’interroger cette absurdité. Le chien était un petit corniaud noir enthousiaste et s’appelait Toto. Il se révéla une excellente recrue.
Au dixième jour, la fine équipe était tombée sur une foire de la Renaissance, où des chevaliers en armure proposaient des pièces d’équipement à des tarifs exorbitants. Une discussion avait suivi, des argumentaires avaient été montés et démontés, et finalement, deux acquisitions avaient été faites contre une partie des vivres : une dague et un Barde en chair et en os pour conter leurs exploits. Et taper sur les morts-vivants avec son luth si nécessaire. Baby Eagle persistait à dire que la vraie affaire était la dague.
Au quinzième jour, les choses avaient tourné en eau de zombie : la voiture avait été détruite au-delà de tout espoir de réparation à la suite d’un dérapage non contrôlé[1] et tout ce petit monde s’était vu contraint à la marche forcée. Les jours suivants n’avaient été qu’une suite de malchances : l’équipe avait marché sous la pluie. Le sac de Koala, percé, avait semé la moitié de leurs stocks de première nécessité. Les quatre survivants avaient effectué un plongeon non désiré dans un ravin. Et ils avaient affronté un ours.
Au vingtième jour, ils avaient trouvé une voiture mais à quel prix ! Ils étaient puants. Couverts d’entrailles de zombie. Morts de fatigue. Et pour certains, presque morts tout court.
Le pauvre Toto, loin de son entrain habituel, ne passait plus le temps la gueule à la fenêtre, à aboyer à des chats sauvages de la taille de panthères, à des zombies ou à une simple feuille volant au vent. A la place, la malheureuse bête, roulée en boule sur la banquette, gémissait par intermittence en léchant sa plaie béante en forme de griffures d’ours.
Le Barde n’était pas beaucoup mieux lotie avec sa jambe en vrac depuis la chute dans la fosse. Mais son rôle était de réjouir les cœurs par sa musique et que le dieu des L.A.R.P l’emportasse si elle[2] l’abandonnait ! Hélas, en conjoncture avec sa commotion cérébrale, sa mémoire flanchait. Cela faisait vingt minutes que les occupants du véhicule étaient gratifiés d’accords de luth incertains sur l’air de : « Belle qui tiens ma vie… Captive entre tes yeux… Non, ce n’est pas ça… ».
C’aurait été insupportable si le moral n’était pas déjà horriblement bas. Ils n’avaient plus de nourriture. Ni de quoi se soigner. Une réserve de munitions dérisoire. Et Baby Eagle était en train de saborder leur essence dans un détour désespéré pour éviter un barrage de brigands visible de loin.
- Et voilà, on est perdus ! s’exclama-t-elle pour la millième fois.
Il s’avère, contrairement à l’opinion répandue, qu’être Paranoïaque n’était pas une sorte d’immunité dans l’Apocalypse Zombie. Certes, Baby Eagle avait une intuition qui confinait presque au parapsychisme et cela leur avait sauvé la vie à de nombreuses reprises, mais être conscient des mauvais choix ne vous empêche pas de les faire. Vous avez juste la satisfaction lugubre d’avoir raison quand les emmerdes que vous aviez prédites finissent par arriver.
« Belle qui tiens ma vIIIEE…
Captive dans tes yeuUUUX… »
- Je le savais, qu’on aurait pas dû se servir de cette table de Ouija maudite.
Koala soupira. Étant la personne Civilisée de l’équipe, elle souffrait atrocement de la situation. Moins, physiquement, que le Barde et Toto mais moralement… La seule chose qui séparait Koala d’un abandon clair et définitif de cette folle entreprise vers le Canada était une portière fermée. Et la certitude que son espérance de vie serait plus courte, seule au milieu des zombies, qu’en voiture et entourée de coéquipiers.
« Qui m'as l’âme ravIIIIEEE…
D'un sourire gracieuUUUX… »
Même si c’étaient des connards. Et que la moitié d’entre eux était à l’agonie. Koala étant aussi l’infirmière du groupe et la seule personne en relativement bonne santé susceptible d’apporter du réconfort dans le véhicule, elle se tournait régulièrement pour dire : « Hé, je crois que tu tiens le bon bout avec cette rime. Que dirais-tu de passer à la suivante ? » ou « Toto, j’ai l’impression que nous ne sommes plus au Kansas. On va bientôt arriver dans un camp de troc ! »
Mais le camp de troc n’arrivait pas. En réalité, ni Baby Eagle ni Koala n’avaient la moindre idée s’ils avaient dépassé le Kansas. Ils auraient aussi bien pu être sur Mars, pour ce qu’ils en savaient. Le temps avait pris cette qualité élastique qu’il ne prend que durant les voyages en voiture : protégés par le blindage et bercés par les ronrons de la machine, il était facile de croire qu’ils étaient comme une balle lancée qui prend conscience de son existence en plein vol. Le ruban gris de la route, même saturé de voitures rouillées et de morts-vivants, était un infini. On pouvait se laisser aller, quand on n’était pas le chauffeur, à de douces rêveries métaphysiques. Qu’est-ce que le temps en voiture ? Une illusion. Les images défilent aux vitres, sans plus de consistance qu’une expérience avant-gardiste au cinéma, quand il y avait encore des cinémas ouverts. Les immeubles effondrés, c’est pas des vrais. Les zombies pourrissants, c’est pas des vrais. Et le bodybuilder qui soulève une voiture… Wow ! Trop musclé pour être maîtrisé !
- Hum, hum, fit Baby Eagle, arrachant Koala à son inexistence existentielle.
C’était un « hum, hum » de mauvais augure, comme tous ceux de Baby Eagle. En l’occurrence, il servait à désigner à sa passagère le compteur de l’essence, dont l’aiguille pointait dangereusement dans le rouge. C’était un « hum, hum » passible d’un long discours mais on pourrait le comprendre comme : « On est au milieu de nulle part, sans abri en vue, avec deux blessés à charge. On sera bientôt forcé de continuer à pied, il va faire nuit et on n’a ni provision ni de quoi tenir un siège. On est dans la merde. »
Koala trouva détestable que Baby Eagle se permette de lui rappeler le caractère désespéré de leur situation. C’était, pour elle, un manque de civisme élémentaire et une marque de mauvais esprit de ne se focaliser que sur l’aspect négatif des choses. Comment est-ce qu’elle avait pu être amie avec une fille pareille[3] avant l’Apocalypse, elle ne s’en souvenait plus.
- Alors oui… C’est vrai que là, ça a l’air mal parti… Mais si on pousse encore, on peut toujours trouver quelque chose ! Au pire, on se barricadera dans la voiture…On peut…
Mais sa litanie se perdit avec les « Kai ! Kai ! » du chien et les accords de luth.
« Viens tôt me secourIIIR… »
Dehors, le ciel avait pris une couleur jaune d’œuf, les formes noires des oiseaux migrateurs s’en détachaient comme des calligraphies. Un vent rasant soufflait le bitume, faisant voltiger ensemble papiers journaux et virevoltants dans une danse improvisée. Les morts-vivants s’agitaient, tout comme les insectes nocturnes. Bientôt, ils grouilleraient de partout.
« Ou me faudra mourIIIRRR….
Ou me faudra mourIIIRRR… »
[1] On ne nommera pas de responsable mais c’est de la faute à Toto.
[2] Le moment est mal choisi pour apporter ce genre de clarification mais oui : ELLE. Que la peste soit de la Renaissance et de ses troubadours au look androgyne !
[3] Le moment est doublement mal choisi mais non : Baby Eagle et Koala n’étaient pas un bébé aigle et un koala qui auraient appris à conduire ou appliquer les premiers secours, mais de banales humaines. Enfin, pour la plus grande part. Baby Eagle avait une peau grise à 5% minérale depuis leur rencontre avec le Génie des Toilettes. Koala avait trafiqué son code génétique de façon irrémédiable grâce à la machine d’un lézard de l’espace. Elles n’étaient pas non plus nées avec ces noms, ce qui les aurait rendues moins banales. Seulement, H… euh Baby Eagle avait insisté, au départ de l’Objectif Canada, pour adopter des pseudos. Pour embrouiller, je cite : « les radars espions du gouvernement ». Cela dit, un vrai animal pouvant faire des choses d’humain aurait été trop cool. Baby Eagle aurait tué pour avoir un panda.
Ceux qui rêvent...
Whumptober 2020
Jour 23 : « Qu’est-ce qu’un pauvre gars doit faire pour obtenir un peu de sommeil par ici ? » (Épuisement / Narcolepsie / Privation de sommeil). Le troisième en force, le premier en conséquence.
Magnus Chase et les dieux d'Asgard. Alderman ne dort pas. Il le fait payer au monde entier.
Un grand merci à cet article universitaire, qui m’a été bien utile pour la rédaction de cet écrit.
Et merci à Pomme, qui a fait cette chanson.
Le soleil brillait à Alfheim. Comme toujours. Le soleil brillait toujours à Alfheim. 24h sur 24, sept jours sur sept. Les seuls moments de l’année où il ne faisait pas un temps « positivement radieux » c’était les deux semaines d’automne, traditionnellement tamisées d’une lumière ocre pour complaire à la mélancolie de la saison. A la période de Noël, la neige reflétée par la lumière crue du soleil rendait aveugle tous les animaux qui auraient le malheur de mettre le museau dehors : les oiseaux s’écrasaient en plein vol, les pupilles brûlées comme Michel Strogoff.
Il était facile de croire qu’un monde sans nuit ne dormait jamais. Une expression ironique dans les huit autres mondes circulait : « dormir comme un elfe », pour désigner quelqu’un qui ne faisait pas ses huit heures de sommeil réglementaires. Pourtant, n’en déplaise aux huit autres mondes, les elfes dormaient. Quoique, certains dormaient considérablement moins que d’autres.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Les autres ont des insomnies
Alderman allait commettre un meurtre. Ce n’était qu’une question de temps. De minutes peut être.
- Peux-tu m’expliquer au juste pourquoi tu m’apportes un steak BLEU alors que je l’avais demandé SAIGNANT ? Que dois-je faire pour me faire comprendre dans ma propre demeure ?
Eructait-il en agitant son couteau très pointu dans la direction de la malheureuse huldre servante qui se ratatinait et couinait peureusement des excuses pour sauver sa peau.
En réalité, le vrai problème n’était pas le steak, bleu, saignant ou tartare. Non, le vrai problème, celui pour lequel Alderman aurait définitivement poignardé quelqu’un à mort, c’est qu’il n’avait pas dormi une seconde depuis 72 heures. Pour un humain, ça aurait été un record extrême mais pour l’elfe aigri, le pire était encore à venir. Victime d’insomnies depuis l’enfance, elles n’avaient fait qu’empirer avec l’âge. Berceuses féériques, potions, somnifères, recettes de grand-mère, plus rien ne lui faisait d’effet. Maintenant, quand l’Insomnie le visitait, elle avait avec elle sa valise. C’était partit pour durer.
- POURQUOI RESTE -TU PLANTÉE LÀ COMME UNE COURGE ?! JE NE SUIS ENTOURÉ QUE D’INCAPABLES ! AMÈNE-MOI LE CUISINIER !
Tandis que l’huldre courait, la queue littéralement entre les jambes, Alderman lança son plat. Grâce à la gravité réduite d’Alfheim, le steak qui avait l’outrecuidance d’être bleu fit une looping avant de s’affaisser sur le sol impeccable avec un bruit d’éponge. Les légumes qui l’accompagnaient s’éparpillèrent, comme pris de panique. Le maitre de maison resta un moment à regarder le gâchis alors que son cuisinier, envoyé au front, suait figurativement à grosses gouttes. Finalement, se désintéressant complètement du malheureux qu’il avait convoqué, Alderman ordonna :
- Dites à Hearthstone de nettoyer ce bazar !
On appela alors le jeune elfe qui, n’ayant pas mangé depuis près de deux jours, avait une faim de loup.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Les autres ont des insomnies
Lorsque l’Insomnie était là, elle s’installait dans toute la propriété. Gloria, femme intelligente s’il en est, avait reconnu les premiers signes.
- Chéri, je vais passer quelques jours chez mon amie Berthe. Elle m’a invité à voir ses magnifiques rosiers…
Certains auraient parlé de « fuite », d’autres de « retraite stratégique ». Quoiqu’il en soit, Gloria partit, laissant à la merci de son mari son fils et les domestiques de la demeure Alderman. Elle aurait été plus clémente de les abandonner dans une épidémie de rougeole.
- Hearthstone ? Tu appelles ça faire nettoyer la cheminée ? Fit-il en passant un index suspicieux dans l’âtre de la cheminée massive du salon.
Hearthstone se prépara mentalement. Le truc était ne laisser filtrer aucune émotion.
Il y a des effets graduels de la privation de sommeil. Chez Alderman, ces symptômes formaient presque une courbe ascendante dans la folie.
- Tu crois que c’est comme ça que tu vas payer ta dette, mon garçon ? Et les coins, ils n’ont qu’à se bouger pour avoir droit au plumeau, c’est ça ?
L’occasion est trop belle pour ne pas étudier en détail notre sujet. Voyons ensemble les huit étapes de l’Insomnie avec le cas Alderman.
Etape 1 : Alderman l’irascible.
Le piège de cette première phase, c’est qu’elle n’était pas immédiatement détectable. Après tout, rien ne ressemble plus à un tyran domestique tyrannique et intraitable qu’un autre tyran, doublement tyrannique et intraitable. Mais il y avait des signes qui ne trompent pas. Là où Alderman reposé aurait traité les choses avec un mépris et une condescendance typiquement elfique, Alderman insomniaque traitera tout comme s’il s’agissait d’un affront personnel.
- ET LES CHENETS[1] ? TU Y AS PENSÉ AUX CHENETS ? ÉVIDEMMENT QUE NON, ESPÈCE DE FRÈRE INDIGNE ! ALLEZ, FILE DANS TA CHAMBRE, JE NE VEUX PLUS TE VOIR ! DIX PIÈCES EN MOINS SUR TON SALAIRE !
Alderman insomniaque était instable. D’un instant à l’autre, il passait de la satisfaction la plus complète à la rage. On marchait sur des œufs en sa présence, on longeait les murs comme pour ne pas attirer l’attention d’un fauve lunatique qui se serait approprié le fauteuil du cabinet d’étude. D’ailleurs, les moments où il se retranchait dans son bureau, le reste de la maison se permettait de soupirer de soulagement. Mais à demi seulement. Et pas trop fort surtout ! Il fallait reprendre des forces en attendant l’étape 2. Alderman, dans la paix de son cabinet, se massait les temples et fermait très fort les paupières. Peut-être que s’il les gardait ainsi elles resteraient collées et le sommeil viendrait ?
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Les autres ont des insomnies
Etape 2 : Alderman l’agité.
Passé les trois ou quatre premiers jours à feuler métaphoriquement (et une fois littéralement mais ce n’était qu’Hearthstone) au monde entier, Alderman eut une épiphanie : l’arrangement de son bureau était atroce. C’était une atteinte au bon goût. Qui avait laissé faire ça ? Il était évident que ce buste de Pallas n’avait rien à faire là ! Ni ce tableau de corbeau ici ! Écœuré d’avoir perdu tant de temps, le maitre de maison ressortait de son antre en claquant la porte sans égard pour le bois ancien de la porte, et appelait ses domestiques et son escl… Son fils pour remédier tout de suite à cette offense !
- Inge, mets-moi ce secrétaire dans le coin… Non, l’autre coin. Et puis non, la bibliothèque est mieux. Hearthstone, qu’est-ce que tu fais avec ces cartes ? Lâche-les tout de suite ! Si si, lâche-les ! Par là le buste ! HEARTHSTONE POURQUOI TU LAISSES MES CARTES PAR TERRE ?
Les subalternes tournaient, avec leur charge sur le dos et dans les mains, tels des fourmis ouvrières prises de confusion. Le fond de l’affaire, c’est qu’Alderman était saisi d’une agitation nerveuse, physiologique. Assis, sa jambe tapait la cadence, debout c’était le pied. Sa paupière droite était prise de spasmes par intermittences. Il ne pouvait s’empêcher de faire des tours de pièce intempestifs, comme un lapin de garenne sur-vitaminé. S’il ne pouvait pas rester en place, le reste du monde n’avait pas le droit d’être tranquille.
- Par ici le buste ! Non là ! Où est le tableau déjà ?
Et Alderman de courir entre ses employés surmenés, zigzaguant entre les meubles promenés, donnant des directives et les oubliant dans la minute. C’était comme recevoir des instructions de chantier d’un enfant hyperactif : impossible. Au bout d’une éternité, lorsque finalement les meubles et les affaires du cabinet d’étude avaient pris une disposition qui satisfaisait Monsieur, celui-ci allait au salon. Et il fallait tout refaire.
- Mais pourquoi est-ce que le canapé est à l’Est ? Et le buffet à l’Ouest ? Ça ne va pas du tout ! IIIINGE ! HEARTHSTOOOONE[2] !
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Les autres ont des insomnies
Etape 3 : Alderman le voyant.
Chez un humain, les troubles de la vision commencent dès 72 heures de privation de sommeil. Les elfes sont globalement plus résistants. Alderman commençait à halluciner seulement au bout de 96 heures. Au départ, ce n’était rien de très notable. Une sorte de halo dans les coins les plus lumineux de la maison, près des fenêtres. L’ennui, c’est que ses paupières le brûlaient, ça le gênait. Impossible de lire, les mots étaient entourés de brouillard. Tant pis, de toute façon ce n’est plus comme s’il pouvait se concentrer assez longtemps pour ça. Il aurait seulement aimé que les meubles arrêtent de danser la samba. Ça faisait trois fois qu’il se cognait contre cette effrontée de table basse qui refusait de rester en place. Et il ne pouvait plus se déplacer sans trébucher, le sol ondulait. Tout conspirait à le nuire dans cette maison.
- Inge ? Hearthstone ? Pourquoi est-ce que je vous paye au juste ? Il y a plein de cheveux sur mes vêtements !
Plus tard ce fût :
- INGE ! HEARTHSTONE ! VENEZ VITE ! IL Y A DES FOURMIS SUR MES JAMBES !
Bien sûr, il n’y en avait aucune mais il refusa de le croire. 96 heures. 120 heures.
- Père, pourquoi est-ce que tu m’as laissé mourir ? lui demanda le portrait d’Andiron.
- Ce n’est pas moi, lui expliqua-il posément. C’est ton frère le responsable !
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Les autres ont des insomnies
Etape 4 : Alderman le martyr.
Qu’avait-il fait pour mériter ça ? C’était certainement un châtiment divin, il n’y avait pas d’autres explications. Gisant dans son lit, sur le tapis, dans la baignoire, dans son fauteuil, il était couvert d’insectes. Des bestioles répugnantes, il pouvait sentir leurs milliers de petites pattes rigides et leurs mandibules contre sa peau ! Elles couraient sur ses pieds et ses mains ! Il était maudit ! Hearthstone et Inge juraient leurs grands dieux qu’il n’en était rien mais ils mentaient ! Ils mentaient parce qu’ils voulaient sa perte ! Ils le haïssaient ! Alderman voyait clair dans leur jeu…En attendant de les prendre à revers, l’elfe prenait de longs bains dans l’espoir de noyer les envahisseurs. Il se récurait la peau jusqu’à ce qu’elle en devienne verte et irritée mais la sensation de fourmillement reprenait toujours après un bref instant de répit. Si ça avait été son genre, il aurait pu se mettre à pleurer.
- Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que tout aille au plus mal ? Pourquoi est-ce que tous m’abandonnent ? Je vais mourir ici, dévoré par la vermine, et tout le monde s’en fout…
L’hallucination d’Andiron décida de rester coi. Ça devait être perturbant, pour un garçon de sept ans, de voir son père sangloter dans son bain.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Les autres ont des insomnies
Alderman se prit la tête à deux mains, comme pour la dévisser. Qui avait inventé cet accord irritant ? Ce rythme lancinant lui perçait les tympans, cette unique rime lui vrillait les neurones. Qui l’avait écrite ? Qui l’avait chantée ? Quel était l’imbécile qui avait allumé la radio pour que lui, pauvre honnête elfe, en soit affligé par le souvenir martelant ? Que les coupables se dénoncent ! Qu’on les aligne et qu’on leur coupe la tête !
- Oh non…Ma tête…aie… Gémissait-t-il.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
- Stop ! Arrête ça !
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
Quant à moi j’ai des insomnies
Quant à moi j’ai des insomnies
- Raaaahhh !
La tête entre les mains pour contenir l’explosion, Alderman supplia Inge de lui retirer le chapeau qui lui enserrait le crâne.
- Monsieur, vous ne portez pas de chapeau, dit-elle en s’avançant prudemment dans le bureau.
- Tu as vraiment mauvais fond, eut-il le temps d’articuler avant d’être à nouveau submergé par la douleur.
La jeune huldre battit en retraite.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
Etape 5 : Alderman le sur-elfe.
Alderman avait des supers-pouvoirs. Allongé sur son lit, les yeux grands ouverts, il pouvait entendre tous les bruits de la maison. Du ronflement du cuisinier jusqu’au bruissement des plantes de Gloria, les secrets de la vaste demeure lui étaient révélés par le truchement des oreilles. Quel vacarme ! Mais ce qui le dérangeait le plus, c’étaient les bruits à l’étage. Il jurait qu’il pouvait entendre les moindres craquements venant de la chambre d’Hearthstone. Mais que faisait-il donc ? A coup sûr, ce petit sagouin se branlait. Pendant que son pauvre père souffrait ! Si ça se trouve, c’était pour ça qu’il ne pouvait pas dormir. Alderman agita la clochette pour le personnel. Il lui sembla qu’elle faisait un son de cloche de cathédrale. Une huldre entra par la porte de service, à moitié endormie.
- Dis à Hearthstone de sortir tailler les haies les plus éloignées de la maison. Immédiatement.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
Etape 6 : Alderman le désabusé.
On était au sixième jour de l’insomnie et c’était la déchéance. Il n’y avait plus moyen de prétendre qu’il tenait le coup, Alderman était complètement dépassé. Déphasé. Dé… Oh peu importe, il s’en fichait. Il se fichait de tout. Quelles étaient les affaires ? Il n’en savait rien. Il se contentait de ranger ses feuilles par ordre de couleur et de taille sans les lire. Il pouvait y passer des heures. S’il avait des partenaires commerciaux importants à appeler… Eh ben, ils rappelleraient. Il ne pouvait pas convoquer l’énergie de s’en préoccuper. Il n’avait plus l’énergie de rien, pas même de commander dans sa maison. Quand on lui demanda ce qu’il voulait pour diner, il fit des gestes vagues de la main :
- Mettez moi un peu…Vous savez le… Oh et puis démerdez-vous ! Je ne suis pas votre....
Sa main retomba. Il était si fatigué.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
Etape 7 : Alderman le légume.
A ce stade, le personnel commençait légitiment à s’inquiéter. Le maitre de maison alternait entre des phases de végétation et d’agitation de plus en plus marquées. Un coup, il semblait éteint, l’instant d’après, il était agité de tremblements. Il portait la main à son bras ou sa poitrine et se plaignait qu’il allait faire une crise cardiaque. Il était vrai que son pouls était trop élevé. Il fut décidé de le confiner dans sa chambre et d’appeler un docteur. Ce dernier vint, l’examina, prescrivit un traitement contre la tachycardie.
- Mais, ajouta-il, ce qui lui faut avant tout, c’est du repos.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
Etape 8 : Alderman le Seigneur du Temps.
Alderman avait atteint l’ascension ultime, le god-tier : Il était Seigneur du Temps. Les secondes se pliaient à sa guise, les aiguilles de l’horloge tremblaient sous son règne. Il changeait des heures en minutes et des minutes en heures. Il souhaita retarder de milles ans le moment de convoquer à son chevet son premier-né et il fût exaucé. Pendant milles ans, il eut une paix royale. Mais l’heure fatidique vint quand même.
- Hearthstone, sache que si j’y reste, tu as l’obligation morale de rembourser ta dette de sang. C’est inscrit dans mon testament. Tu ne couperas pas à tes responsabilités !
Le jeune elfe se retint de rouler des yeux.
Père, vous n’allez pas mourir. Vous faites juste une mauvaise insomnie. Arrêtez votre drama.
Il aurait voulu le signer. Ou l’écrire. Ou user de télépathie, qu’importe le moyen de communication. Mais il se garda bien de tout ça. Reposé ou insomniaque, son père ne prêtait jamais attention à ce qu’il avait à dire.
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Quant à moi j’ai des insomnies
Ah Ah
Minuit est là
Ah Ah
Je ne dors pas
Je ne dors pas
Je ne dors pas
Je n'dors pas
Je n'dors pas
Je n'dors pas
JE N'DORS PAS
JE N'DORS PAS
JE N'DORS PAS
JE N'DORS PAS
[1] Cette blague serait beaucoup plus drôle en anglais. En effet, « andiron » se traduit par chenet de cheminée. Je ne commenterais pas sur le choix d’appeler ses enfants « Âtre » et « Chenet ». Ce serait trop facile.
[2] Vous pourriez arguer avec Alderman de l’utilité d’appeler oralement un sourd mais… Non, ne le faites pas. Vraiment.
Capitale de la Douleur
Whumptober 2020.
Jour 31 : « Notre activité spéciale du jour : la torture ! » (Expérience / Fouetté / Laissé pour mort). Un peu des trois mais de façon assez capillotractée, je l'avoue.
Mythologie chinoise et hindoue. Yama évite les solliciteurs comme la peste. Parfois, l’un d’eux arrive quand même à le coincer pour une audience.
Merci à Paul Eluard d’avoir de bonnes idées pour les titres.
Chanson utilisée : « Yama Yama » des Yamasuki Singers. Écoutez- la pendant la lecture, ça change l’expérience.
Les autres extraits utilisés sont un paragraphe du chapitre 58 de Journey to the West.
Empereurs et mendiants, vieillards et enfants, aristocrates et paysans, sages et fous… Tous y vont mais très peu le souhaitent. Qu’importe, leur avis n’est pas demandé. Peu importe les famines et les guerres, les épidémies peuvent sévir, les tsunamis s’abattre et les tremblements de terre engouffrer. Les catastrophes peuvent les faire venir par cent, par mille, par mille milliards, les gueules des arches de pierres souterraines seront toujours assez grandes pour les engloutir, telles de monstrueux serpents de mer.
C’est un lieu à nul autre pareil et les mortels lui ont donné toutes sortes de titres. Les poètes l’appellent « le Séjour des Ombres », les prêtres « le Royaume des Morts » et les nobles « la Terre Sombre » mais c’est son nom populaire, « Diyu », qui le décrit le mieux : « La Prison sous Terre ».
Prison est cet endroit. Tous y vont mais aucun ne sort. Les fortifications ne sont pas pour contrer les envahisseurs mais pour empêcher les évasions.
Sukkari mou yoji
Nido dekiru
Nido dekiru
Ashita kara
Il y a des villes avec des murailles. Diyu est une muraille affligée d’une ville : murailles sont ses infinis murs de pierres noires lisses, murailles sont ses remparts qui enserrent les habitations de leurs anneaux concentriques, murailles sont ses tours et ses donjons aux fentes jaunes luisantes, murailles sont ses fosses et ses oubliettes puantes, murailles sont ses taudis et son palais, murailles, murailles murailles ! Il y a une rivière à Diyu, la Rivière-des-Morts, et elle ne coule ou ne serpente pas comme les autres rivières. Elle rampe, elle râcle, elle s’épuise à arracher ses eaux à la terre qui, toujours, voudrait la retenir. En cela, elle a bien du mérite. La Rivière-des-Morts tire sa source du Monde-d’en-Haut et se déverse nul ne sait où. Dans le Vide Infini, probablement. C’est donc la seule entité qui entre et sort continuellement de ce triste royaume mais pour cela, elle lutte de toutes ses forces contre la gravité. « Garder » est l’instinct de Diyu, elle ne rend rien volontiers.
Tsukaretakara
Nido dekiru
Nido dekiru
Ashita kara
Toute la ville se tort et se contorsionne, se retord et se replie, s’enserre et s’entortille dans ses propres dédales. L’Est et L’Ouest, le Nord et le Sud, le haut et le bas : toutes ces indications n’ont plus aucun sens à Diyu, tout y est mêlé sens dessus dessous. Prenez un escalier, parcourez le dans un sens, remontez-le dans l’autre : vous ne pourrez jamais prévoir où il vous mènera. Ici la droite est la gauche, la gauche la droite, vous croyez descendre : vous remontez. Regardez autour de vous et vous ne verrez que des escaliers et des arches de pierre tout pareil à ceux que vous ne venez de traverser. Les avez-vous bien passés ?
Ce ne sont pas les murs, ni les fosses ou les grilles qui retiennent les gens prisonniers à Diyu. Ce sont les perspectives. Ou le manque de perspectives, plutôt. Physiques et morales : Vous connaissez le dicton « Abandonnez toute espérance. » A Diyu, même le soleil vous a lâché, jamais ses rayons ne pénètrent les murs noirs, jamais ils ne lézardent les rues étroites. On pourrait parler de nuit perpétuelle si le mot « nuit » n’impliquait pas un cycle avec le jour. Ici, nous sommes au Royaume des Ombres, tout y est Sombre, Obscur et enrobé de Ténèbres.
Sukkari mou yoji
Nido dekiru
Nido dekiru
Ashita kara
Il n’y a qu’une chose pire que Diyu, c’est ce qu’on y fait. Et ce qu’on y fait implique beaucoup de cris. A chaque grain écoulé du Temps, les bâtisses en vibrent doucement, comme la respiration d’une bête surdimensionnée. Des cris. Hurlements, grognements, gémissements, grattements, raclements, râle… Toutes les notes de la souffrance vocale jouées en harmonie dans l’Orchestre de l’Enfer. Mais où sont les damnés ? Vous ne voyez personne. Les détestables rues labyrinthiques sont vides. Jusqu’à ce qu’un gong résonne et alors la ville change de visage : d’un seul coup, des démons grimaçants éruptent des murs austères, tirant derrière eux des cohortes entières d’ombres gémissantes et titubantes. Et quel spectacle que ces morts ! Ébouillantés, criblés, percés, écrasés, les membres arrachés, il y en a pour tous les goûts. Pendant que les prisonniers ahanent encore leur peine et déversent leur sang fantomatique, leurs bourreaux et gardiens démoniaques se saluent entre eux et tapent la discute.
- Hé Roger ! Ça va ?
- Ça va, ça va. La routine. La chambre du broyage, tu sais ce que c’est. Je sens plus mon dos.
- M’en parle pas. Chuis de corvée pour remplir les chaudrons d’huile bouillante. J’ai les yeux qui m’piquent, j’te raconte pas !
Telle est la Cité-des-Suppliciés. Mais pourquoi autant de cruauté ? Ce n’est qu’une question de jugement. Chaque « jour » (ou ce qui passe pour du jour En Bas), des émissaires vont chercher ou reçoivent des milliards de fantômes, chacun dirigé diligemment au Palais des Ombres. Tout d’obsidienne rehaussée d’or et de jade, ce dernier se dresse tel un vautour sur un arbre mort étendant son ombre sur un lapin agonisant. C’est le cœur palpitant de Diyu : il fait venir à lui les âmes et les redistribuent aux dix cours des Dix Juges, tout comme l’organe vital répartit le sang au reste du corps.
Chacun des Dix Juges est spécialisé dans un crime et décide de la sentence : à chacun son crime, à chacun sa peine.
Les assassins et les criminels sont balayés par le vent et le tonnerre. Les avares réduits en poudre. Les pilleurs, les voleurs et les tricheurs en cendres. Les enfants indignes gelés. Les violeurs, les adultères et les libertins frits dans l’huile. Les ravisseurs et les maquereaux sont démembrés à la scie, les corrupteurs et les tyrans au chariot. Les marchands malhonnêtes gravissent des montagnes de couteaux, les menteurs se font arracher la langue. Les meurtriers de sang-froid sont broyés, les ingrats mutilés du torse… Les escrocs et les méchantes filles sont pendus à l’envers par des crochets qui leur traversent le corps. Les espions ont les yeux arrachés, les sans-cœurs sont contraints de travailler à la réalisation littérale de leur appellation en se creusant eux-mêmes la poitrine. Les hypocrites et les pilleurs de tombeaux sont éventrés, les blasphémateurs écorchés. Les ministres véreux sont donnés en pâture en larves mais s’ils sont vraiment trop affreux, on les place sur une plate-forme au-dessus du Vide Éternel. S’ils sont chanceux, ils restent sur la plate-forme. Sinon ils tombent et ne sont jamais réincarnés. Pour les crimes les plus odieux, comme le parricide ou le meurtre d’un être Illuminé, les Juges ne s’embêtent même pas : le concerné est directement envoyé vivre une nouvelle existence en tant que tique ou bactérie dans le système digestif d’un cochon.
Voilà ce qui arrive quand on a négligé son karma de son vivant.
Yama dane
Watashi mo da
Yama, yama, yama
Yama suki
Katatta ne
Watashi mo da
Yama suki
Nakama-sama
Chaque âme, à son arrivée, est amenée devant Yama. C’est un droit et un devoir. Un scribe consulte le Registre des Morts et des Vivants, identifie le défunt. Un autre fonctionnaire, amenant un autre dossier, enchaine la lecture de la liste des méfaits devant une cour entière de fonctionnaires divins et démoniaques sentencieux. Cette épreuve, déjà magistrale, ne serait rien s’il n’y avait pas Yama.
Yama, yama, yama
Yama. Par où commencer ? Peut-on même condenser Yama ? Il le faudra bien. Yama est immense. Yama est énorme. C’est un ogre. Yama est repoussant : sa peau bleue, sa tête de buffle difforme à trois yeux glacent de frayeur les cœurs les plus endurcis. Ses mains aux griffes pourpres recourbées tiennent un fouet et un gourdin. Yama effraye.
Mais ce n’est pas tout de Yama. Parfois, Yama a la peau rouge cramoisie et les yeux globuleux. Parfois il porte des robes de juge soignées. Yama est un juge. Yama est un roi, le Roi suprême des Morts. Il a une sœur jumelle qu’il n’a pas vu depuis longtemps et qui lui manque beaucoup. Yama est mort, il a été le premier à mourir pour montrer la voie aux Hommes. Mais contrairement à eux, Yama renait à chaque pleine lune. Yama est un dieu. Yama est un prisonnier. Personne ne peut s’échapper de Diyu sans avoir purgé sa peine, même pas lui. Et la peine de Yama, trois fois par cycle régulier, c’est d’être enchainé à une table et de se faire verser de l’acier en fusion dans le gosier. Ah ! C’est pour ça qu’il est tout rouge ! Yama gargouille mais ne se plaint pas. En tant que roi, il doit donner l’exemple.
Yama, yama, yama
A chaque cycle, Yama convoque des milliards d’âmes devant son trône d’ossements. Paré de son collier de têtes décapitées, il fait la grimace aux infortunés accusés. Quand la liste exhaustive de leurs méfaits est lue en entier, Yama ne leur pose qu’une question :
- Quand APPPRENDREZ-VOUS. Que VOS ACTIONS. Ont des CONSÉQUENCES ?
Et les âmes d’admettre en bredouillant qu’elles n’y avaient pas du tout réfléchi. Yama les envoie sous la tutelle vigilante d’un des Dix Juges qui se charge de les faire corriger à coup de tortures corporelles. Pour leur bien. Il ne s’agit pas de punir indéfiniment. Un fois qu’une âme a expurgé ses crimes, elle est amenée devant la Vieille Femme qui lui fait boire une potion d’oubli. Elle est alors prête à être soumise à la Roue des Incarnations, qui la renvoie dans le Monde des Vivants, dans une existence toute neuve.
Yama dane
Watashi mo da
Yama, yama, yama
Yama suki
Katatta ne
Watashi mo da
Yama suki
Nakama-sama
Du fait de ses obligations, Yama est très occupé. Il voit toutes les âmes une fois par existence. Mais pas deux. Il déteste les réclamations… Non, c’est faux. Il ABHORRE les réclamations. Il MAUDIT les sollicitations, il VOMIT les pétitions, il CONCHIE toute forme de demande de réparation formelle ou informelle. Diyu ne fait ni dans les remboursements ni dans les appels de décision de justice. Où les gens se croient-ils donc ? Dans un parc d’attraction ? Chacun à son lot, il n’a plus qu’à l’avaler. Comme lui.
Aussi Yama fût passablement surpris et ennuyé lorsque l’un de ses serviteurs lui annonça, une fois, qu’un pétitionnaire l’attendait dans la salle des Complaintes.
(The Buddha says: « There are five kinds of immortal: heavenly, earthly, divine, human and demonic. »)
- Comment ça, « il me réclame une audience » ? Qui est ce gueux ? Et comment est-il parvenu jusqu’ici ?
L’un de ses milliers de sous-fifres compulsa nerveusement une épaisse liasse de paperasses multicolores avant de répondre à la dernière question.
- Votre Horrifiante, il semblerait que le réclamateur ait pu fournir tous les documents du protocole dit « Nid de Coucous ».
- Quoi, tous ? C’est pas possible. Le certificat de bonne conduite ? Le laissez-passer Pleine Lune ? Les tampons des Douze Mois ? Le contre laissez-passer Vol de Nuit ? Les copies du groupe sanguin, de l’horoscope des vingt dernières années et les auspices des reins ? Les trente formulaires des Couleurs ?
- Tous, votre Horrifique.
- C’est pas vrai, il va falloir encore redéménager les offices. Et rajouter des formulaires. Et les pièges ? Ils n’ont servi à rien, les pièges ?
Un autre serviteur se mit à tousser.
- Conformément à vos ordres, votre Saigneur, 10 000 pièges à loup, 3 fosses aux lions et quelques douzaines de lance-flammes dissimulés ont bien été installés aux alentours de la salle des Complaintes. Mais il semblerait que le solliciteur ait réussi à passer les obstacles.
- CHIASSE DU BOUDDHA !
Yama piétina et fit claquer son fouet, furieux. En plus, il était presque l’heure de son supplice quotidien et il déteste être en retard sur son emploi du temps. Qu’importe ce que dirait l’Empereur de Jade, il allait dissoudre le Service des Réclamations ! Purement et simplement !
- MAIS QUI EST CET EMPAFFÉ, D’ABORD ?
(« There are five kinds of beast: snail, scaly, furry, feathered and insect. This wretch is not heavenly, earthly, divine, human or demonic. »)
Maintenant les scribes se cachaient derrière leurs bureaux, les colonnes ou ce qu’ils pouvaient trouver. Pourtant, l’un d’entre eux, planqué derrière un registre grand comme un nain et aussi épais qu’un mur de briques, couina :
- Il semblerait, votre Disgrâce, que le complaignant soit de la famille des primates…
- QU’EST-CE QUE C’EST CENSÉ VOULOIR DIRE ? PARLEZ CLAIREMENT !
Aussitôt, il lui vint une horrible suspicion. Sa peau gagna une teinte plus claire.
- C’est un singe, n’est-ce pas ?
Deux teintes plus claires.
(« Now there are also four kinds of ape that cause confusion and don't come under any of the ten categories. »)
- CE N’EST QUAND MÊME PAS LE SINGE ? IL EST REVENU ?!
Il y eut un silence qui sembla terriblement long tandis que le scribe qui avait parlé tournait fébrilement les pages du registre. Enfin, il reprit la parole d’une voix encore plus ténue que la première fois.
- Son Inexorabilité veut parler du singe dit Sun Wukong, celui qu’on appelle aussi Beau Roi Singe, Grand Sage Égal au Ciel, et Frère Singe, entre autres titres ?
- OUI ! Je veux parler de celui-là ! Comme s’il y en avait besoin d’un autre !
- Ce n’est pas lui.
Yama se permit de relâcher son souffle. Il avait fallu cent ans à l’administration de la Mort pour se remettre du passage du maudit singe, celui qui avait causé terreur et consternation au Monde Souterrain. Et encore. À ce jour, les sinistres ministres ne sont pas parvenus à annuler les effets du rayage des noms de singe dans le Registre des Morts et des Vivants : ces saloperies velues vivent toujours une vie longue et imméritée, libres qu’elles sont des griffes de la Mort. Du moins, jusqu’à un certain point. Ça devenait rare d’en voir au Tribunal des Morts mais même le plus rusé macaque ne saurait toujours éviter les accidents. Quoique.
- Vous êtes sûr ? Pas de passe magique ? Pas de gourdin ? Pas de force démesurée ?
- Nous sommes certains, ô Grand Roi de l’Horreur. Celui-ci répond au surnom de « Mandrill », vôtre Nuisance.
Yama gratta son horrible menton.
- Bon, très bien. Je vais le voir, décida-t-il finalement, l’expression lugubre.
(« The first kind is the intelligent stone monkey, » the Buddha replied. « He can do all kinds of transformation, knows all about the seasons of Heaven and earthly advantages, and can move the stars and their constellations about. »)
Yama est un dieu. Il a presque tout vu, il est mort un nombre incalculable de fois et la souffrance extrême est son quotidien. À ce titre, il n’a peur de rien ni de personne et il ferait littéralement écarteler celui qui oserait insinuer le contraire. Mais aucun être ne se fait battre et ridiculiser par un singe sans développer une certaine prudence à leur égard.
Aussi, sans se laisser berner par l’air affable du primate devant lui, Yama le considérait avec méfiance. Le spécimen devant lui avait bien dû lui être présenté au moins une fois mais il ne s’en souvenait pas. C’était un curieux animal, de la taille d’un chien, et quadrupède aussi. Il avait des membres raides et un moignon en guise de queue. Mais le plus remarquable était sa figure, entourée d’une crinière sombre rehaussée d’une auréole de poils clairs. Sa face triangulaire était une composition digne de Picasso : en haut, on pouvait y voir deux petits yeux rapprochés et minuscules soutenant une proéminence frontale, tels deux petits marrons soutenant un bout de bois. En plein milieu, en rouge agressif, le nez le plus spectaculaire que vous puissiez imaginer : il prenait sa racine entre les deux oculaires mentionnés tout à l’heure, s’allongeant tout du long pour éclore en bas, tel une fleur à trompe, les narines épanouies en deux gros pétales cramoisis et humides, piquetés d’éparts poils de moustaches blancs translucides. Et comme si ce n’était pas déjà assez visible, ce museau était rayé des deux côtés, sur les étroites bajoues, d’une peau bleu vif à l’aspect caoutchouteux. Le tout faisait un ensemble bigarré impossible à ignorer.
- MORTEL ! COMMENT OSE-TU ME DÉRANGER ?!
Son ton était très mesuré, croyez-moi. Le Mandrill, c’est tout à son crédit, ne parut pas du tout effrayé devant le dieu en colère au collier dégoulinant de têtes. Il s’inclina en se frappant le crâne au sol en signe de respect.
- Je vous demande infiniment pardon de vous importuner ô Grand Yama ! Croyez bien que je ne l’aurais pas fait si je me devais d’informer vôtre Honneur d’une terrible méprise qui entacherait la réputation de sa Majesté si elle n’était pas rectifiée…
- Une méprise ? Quoi ça ?
Le primate se redressa, l’air toujours aussi obséquieux.
- Voyez-vous, ô Grand Yama, je suis retenu dans votre royaume par erreur. Je suis un être Illuminé, la Mort ne me concerne pas.
Yama eut un reniflement méprisant.
- Si tu es ici, c’est qu’elle te concerne. La Mort ne se trompe pas. Insinuerais-tu aussi que les décrets du Ciel sont fallacieux ? Tu en as du culot de m’accuser d’incompétence !
Le Mandrill se jeta à nouveau au sol pour taper du front.
- Que le Grand Roi des Morts ne se mette pas en colère ! Ce n’est pas ce que le pauvre vieux Mandrill a voulu dire. Tout ceci est une affaire de malheureuses circonstances. Je dormais dans l’ombre d’une grotte lorsqu’un tremblement de terre m’a directement envoyé dans la Cité-des-Suppliciés. Les démons qui y travaillent m’ont aimablement recommandé à vous. Je viens soumettre mon cas à Sa Majesté en la priant de considérer la terrible injustice qui m’est échue…
- INJUSTICE, INJUSTICE ! C’est ce qu’ils disent tous ! Si on vous écoutait, vous autres les mortels, aucun de vous n’auriez à mourir !
- Certes. Mais votre Grandeur se rappelle certainement qu’elle n’a pas vu l’âme du pauvre vieux Mandrill au Tribunal des Morts. C’est parce que je ne suis pas passé par les voies habituelles.
Yama ne laissa paraitre aucune gêne. Il voit des milliers d’âmes par cycle ! Comment est-il censé se rappeler de chacune d’entre elles individuellement ?
- Mais peut-être que sa Majesté pourrait faire vérifier dans ses registres le temps de vie du pauvre vieux Mandrill ?
Ces maudits singes ! Ils devaient être tous au courant, c’est pas possible ! Yama aurait été bien incapable de vérifier la destinée du plus insignifiant des singeons dans ses précieuses archives Tout simplement parce qu’un certain Sun Wukong, aka Beau Roi des Singes, aka Grand Sage Égal au Ciel, aka Emmerdeur Professionnel, a effacé tous les noms des singes du Registre des Vivants et des Morts. Ça, même Yama ne peut pas y remédier. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas se venger, à l’occasion.
- ASSEZ ! J’EN AI PLUS QU’ASSEZ DES SINGES ET DE LEURS SINGERIES ! QU’ON EMPORTE CELUI-LÀ ET QU’ON LUI DONNE MILLE COUPS DE FOUETS CHAUFFÉS À BLANC POUR LUI APPRENDRE À ME DÉRANGER !
Mais le Mandrill se précipita au-devant du Roi des Morts, et saisissant les pans de sa robe, il supplia :
- Que votre Grâce me donne encore une chance ! Si elle veut bien me relâcher, je lui donnerai quelque chose qui lui donnera satisfaction !
Yama le dévisagea de ses trois gros yeux globuleux et injectés de sang.
- Quoi, on tente la corruption maintenant ? Ah ! Pauvre fou ! sais-tu combien d’empereurs ont essayé d’acheter mon indulgence avec des pots de vin ? Pourquoi croyez vous tous que je puisse être intéressé par vos babioles terrestre ? Qu’ai-je à faire de l’or, des parfums ou d’esclaves ? Je suis le Roi des Morts ! Je n’ai besoin de rien. Je suis incorruptible.
- Que sa Majesté pardonne mon langage mais ces empereurs étaient bien insensés dans le choix de leurs cadeaux ! Ils ne connaissaient pas le cœur de son Altesse comme je le connais.
Yama se débarrassa du singe agrippé d’une chiquenaude.
- Tu « connais mon cœur » ? Ça c’est la meilleure. Personne ne connait mon cœur, insolent macaque. Je ferai couler du plomb fondu sur tes plaies à vif pour ton impertinence.
- Le vieux Mandrill sait ce qu’il dit ! Affirma pour la première fois le singe. Le Grand Yama n’a qu’à lui laisser sa chance une seule fois pour voir le désir de son cœur exaucé.
Les gardes du Roi se tenaient au garde-à-vous, prêts à emporter l’exaspérant primate dans une chambre de torture, loin des yeux et de la conscience de Yama. Mais ce dernier ne leur faisait pas encore signe d’agir.
- Très bien, sac à puces. Tu as droit à UN essai. Mais prend garde, si ton cadeau échoue à me plaire, ça sera dix milles coup de fouets pour ta peine.
Le Mandrill cracha alors dans ses mains. Il s’arracha une poignée de poils et avec ces ingrédients et un peu de terre de Diyu restée collée à son pelage, il commença à malaxer une mixture en une pâte. Yama le regardait faire et songeait déjà : « C’est pour cela que ce stupide singe me fait perdre mon temps ? C’est vingt milles coups de fouets que j’aurais dû promettre ! »
Cependant le singe sculpteur poursuivait sa besogne. Maintenant la pâte avait pris de la consistance. Sous les mains habiles du primate, une forme était en train de naître…. D’abord un corps, puis des membres, une tête…
« Il me promet monts et merveilles et il me fait un bonhomme en caca. Je suppose qu’il ne fallait pas s’attendre à mieux d’un singe mais… »
La silhouette s’affina. On pouvait voir maintenant que c’était une femme. Le singe ne cessait de la retravailler, de la modeler jusqu’à ce que son corps prenne des courbes parfaites, que son dos soit cambré, ses cuisses généreuses, ses seins arrondis. Sa chevelure faite en poils était longue et fournie…
« Croit-il que je joue encore à la poupée ? »
Le singe avait un talent inouï. Il façonna cette figurine faite de boue et de crachat et lui donna un visage. Des yeux rieurs et une bouche aux lèvres pulpeuse ornèrent sa figure. Finalement, il ne manqua rien à la petite femme de terre.
« J’en connais un qui a perdu son pari… »
Le Mandrill souffla sur sa création. C’était peut-être finalement bien vrai, ce qu’il racontait. C’était sans doute un être Illuminé car sous son souffle, la boue devint chair, les poils cheveux et l’inanimé s’anima. La petite femme de chair s’étira, toute nue dans sa gloire. Lorsqu’elle se retourna, Yama s’aperçut avec stupeur qu’il avait devant lui une réplique exacte de sa sœur jumelle Yami. Que les humains appellent Yamuna, la déesse du fleuve du même nom.
Fasciné, Yama se pencha et tendit la main. La mini Yami sauta aisément dans sa paume. Yama passa un certain temps à la contempler et à la caresser du bout de son index crochu, en proie à une indicible émotion… Il avait complètement oublié le Mandrill. Lorsqu’il revint à l’instant présent, ce dernier était toujours là. Naturellement.
- Qu’on ramène ce singe jusqu’au Monde- d’en-Haut et qu’on ne m’en parle plus.
Mais comme c’était quand même Yama le Grand Roi des Morts, qu’il avait une réputation à tenir et qu’il était peut-être un tout petit peu biaisé contre les singes, il rajouta :
- Mais qu’on lui donne cent coups de fouets pour m’avoir mis en retard sur mon bain de bouche de magma en fusion.
Ainsi fut fait. C’est depuis ce jour que les mandrills ont le derrière rouge vif : ils portent encore la trace du fouet infernal. Même quand on est un vieux singe rusé, on ne se sort pas indemne d’une rencontre avec Yama. Sauf lorsqu’on s’appelle Sun Wukong.
(« The second kind is the red-rumped mandril that knows all about the Yin and the Yang and human affairs, can go into or out of anywhere, and knows how to prolong its life and avoid death. »)